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Bouderie

Retour à l'arbre

Enfin, la jungle, c’est une façon de parler. Une jungle de « plazza », de « loggia », de « fontana », des musées, des galeries, des terrasses de café, des chevelures brunes qui se recoiffent toutes seules dans le vent, des éclats de rire de jeunes filles heureuses, de jeunes garçons dragueurs, une jungle de passants qui ont presque tous de l’allure. Comment font les italiens pour avoir ce chic, ce charme, avec trois fois rien ?

Je mets mes lunettes de soleil, je baisse la tête et je me mets à marcher d’un pas pressé pour ne surtout pas avoir l’air d’une touriste mais plutôt de quelqu’un d’important qui se rend à un rendez-vous non moins important.

En clair, je fais mon intéressante en feignant d’ignorer que je porte sur moi les effluves de mon whisky chéri et celles du cafard carbonisé dans son linceul à la pomme verte.

Il le sait, pourtant que je déteste l’odeur des produits ménagers parfumés « à la pomme verte » ! L’odeur de la pomme verte m’écœure, et, pire que tout, l’odeur de la pomme verte de synthèse ! L’odeur de la pomme verte de synthèse me donne envie de vomir, me donne la migraine, et, évidemment, je n’ai pas besoin de ça en ce moment. Quelle idée d’avoir glissé ce paquet de lingettes dans les bagages ! Sa maniaquerie me dépasse. Son sens de l’organisation et sa façon de tout prévoir (sauf, évidemment, l’itinéraire exact, sinon, il se priverait de demander sa route à de perfides créatures autochtones) m’agace au point que je refuse de lever le nez pour regarder la belle Florence. Je suis d’une humeur exécrable.

Il reste trois pas derrière moi. Il me suit sans me suivre. C’est à dire qu’il fait abstraction de ma bouderie. Il flâne. Manches de chemise relevées sur ses avant-bras pâlots, pull négligemment noué autour des épaules, portefeuille glissé dans la poche du jean  - tant pis pour les voleurs, je lui ai strictement interdit le port de la ceinture-banane - , il s’arrête devant les restaurants, étudie la carte, s’attarde devant une librairie, sourit, respire, profite, a l’air heureux. Personne ne l’a abordé et il n’a encore abordé personne mais je sens pourtant la jalousie mordre mes boyaux enflammés par le mauvais café du train et l’alcool. Comme, de toute évidence, il ne va prêter aucune importance à mon attitude, je me résous à le rejoindre devant la vitrine d’une élégante boutique de vêtements.

M’attirant contre lui, il désigne du menton une robe rouge dont le tissu fluide s’enroule gracieusement autour des mensurations surréalistes d’un mannequin de plastique.

« Elle t’irait bien, non ? Tu veux qu’on entre ? »

Non.

Je ne veux pas. Je ne vais pas briser l’illusion qui fait briller sa pupille. Je sais bien, moi, que c’est une autre qu’il voit dans les plis soyeux de cette ode à la féminité. La ligne princière du cou et des épaules, le très léger renflement du ventre, les cuisses longues et les mollets tendus au-dessus des chevilles fines, tout cela n’existe que dans l’idée qu’il se fait de l’amour qu’il me porte. Et je sais aussi que cette idée est vagabonde, qu’elle peut errer d’une rue à une terrasse de café et être captée sans même s’en apercevoir par une silhouette, une bouche, un regard. Par une femme. Par les femmes.

Suis-je trop compliquée ? Amère ? Capricieuse ? Où est passé le bel élan insouciant qui nous a fait plier bagages à l’improviste ?

Je l’aime. Il m’aime. Je suis inquiète, anxieuse, angoissée. Il est prévenant, responsable, sympathique.

Il me manque quelque chose. Mais quoi ?

A suivre

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