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L'atelier d'Irina

Retour à l'arbre

Vers deux heures, Mariette se présenta, un peu intimidée, à l’adresse indiquée par son assureur.

C’était un pavillon de banlieue construit au début du siècle, avec une jolie façade, entouré d’un grand jardin mal entretenu. 

En appuyant sur la sonnette du portillon, elle fut prise d’un léger vertige. Pourquoi faisait-elle cette démarche ? Se jetait-elle dans la gueule du loup ?

Voilà deux mois qu’elle multipliait les tentatives pour rencontrer la jeune accidentée du Bois de Boulogne, et que l’intéressée avait systématiquement refoulé ses avances. En toute logique, Mariette n’avait donc aucune raison d’espérer que sa victime ait changé d’avis aujourd’hui !

Pour qui se prenait-elle donc, elle qui n’avait jamais eu le moindre souci de santé, de se croire capable de réconforter une jeune fille atteinte de sclérose en plaques, à qui elle avait brisé deux jambes, et ouvert la tempe, par-dessus le marché ? Certainement, tout ce qu’elle trouverait à dire tomberait complètement à plat !

Trop tard. Une femme d’une cinquantaine d’années, encore assez belle, apparut dans l’encadrement de la porte d’entrée.

-  Je suis Madame Lemuizon, cria Mariette, c’est moi qui suis responsable de l’accident de votre fille. Je vous ai déjà téléphoné plusieurs fois. Laissez-moi la voir, ne serait-ce qu’une minute ! Je ne serai pas longue.

La femme descendit dans le jardin et s’approcha du portillon. Elle portait un jean délavé, sur lequel débordaient des pans de chemise froissés, une paire d’espadrilles à talons compensés, un bandana sur le front et toute une batterie de piercings sur l’oreille gauche. Sans se laisser surprendre par ce look de baba cool, qui affichait une solide vocation de soixante-huitarde, Mariette demanda à nouveau avec humilité si elle pouvait entrer.

- Eh bien, on peut dire que vous ne vous découragez jamais, vous ! s’exclama la femme de sa voix cassée, tout en écrasant sa cigarette par terre.

- En effet, acquiesça Mariette.

- Qu’est-ce que vous avez donc après ma fille ? Elle ne reçoit aucune visite, et n’en demande aucune. La vôtre encore moins que les autres, évidemment, poursuivit la femme avec froideur.

 - Elle ne voit personne ?

- Personne. Elle reste seule, dans son sous-sol, au milieu de ses toiles. Rien ni personne ne l’intéresse !

- Heureusement qu’elle vous a, vous, à ses côtés ! dit Mariette naïvement. 

- Moi ? Vous voulez rire ! Je suis sûrement la personne qu’elle déteste le plus au monde. De toute façon, personne n’a envie de l’approcher. Bon, écoutez, maintenant que vous êtes là, allez y faire un tour, puisque vous y tenez tellement ! Et ça vous fera passer l’envie de revenir…

Mariette poussa le portillon. Tenait-elle encore tant que cela à sa visite ? Allons, elle n’allait pas se laisser décourager pour si peu. Elle se ressaisit et se força à penser que, si par malheur elle se trouvait un jour atteinte de maladie incurable, certainement, elle deviendrait odieuse aussi. 

- Il faut que je vous dise, ajouta la femme en s’arrêtant une seconde, ma fille Irina est peintre. Je veux bien vous conduire jusqu’à son atelier, mais ne vous laissez pas impressionner par ses toiles… Vous verrez, elle est folle !

Un peu décontenancée, Mariette ne répondit rien et suivit son hôtesse. Les deux femmes traversèrent le hall du rez-de-chaussée, ouvrirent une première porte, descendirent un petit escalier de béton qui menait au sous-sol. L’atelier d'Irina, précisa sa mère.

Il y faisait froid et sombre comme dans un tombeau. 

- Je vous laisse avec elle, dit la femme en allumant une nouvelle cigarette. Bon courage, ma bonne dame, vous me raconterez !

Là-dessus, elle remonta l’escalier.

Mariette serra son chandail sur ses épaules et plissa les yeux, pour scruter la pénombre.

- Irina, vous êtes là ? 

Silence. 

- Irina, permettez-moi de vous parler, ne serait-ce qu’une fois, supplia Mariette d’une voix où vibrait une douleur contenue depuis des semaines. Vous me détestez sûrement, je le sais, mais au moins… Laissez-moi vous demander pardon !

La phrase provoqua un déclic. Celui d’un interrupteur électrique, qui éclaira le sous-sol comme l'éclair d’un d’orage. Sous la lumière crue des plafonniers, des dizaines de toiles grandes comme des fresques brandirent leurs obsessions à la face de Mariette, qui sursauta aussi violemment que si on venait d’ouvrir sous son nez des tiroirs de macchabées dans une morgue.

A suivre

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