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THE BOOKSHOP

Retour à l'arbre

Un soir, Albrecht voulait récupérer un livre qu’il avait commandé dans une librairie anglaise. Il se pressait pour arriver avant la fermeture à 23 heures, car celle-ci avait comme caractéristique de rester ouverte très tard. Or cela faisait déjà un bon moment qu’il l’attendait et un texto venait de l’avertir.

Il s’était adressé à cette librairie, car il savait qu’il lui serait aisé de l’importer des États-Unis, ce qui n’était pas le cas pour la plupart d’entre elles. Il s’agissait du «  Dictionary of Interesting and Unusual Words » de George Stone Saussy III édité par l’University of South Carolina. Un dictionnaire répertoriant d’intéressants mots rarement utilisés. Il en avait besoin, car il était en train de lire le « Lolita » de Vladimir Nabokov dans sa version originale.

Par chance, il arriva juste à temps avant qu’elle ne ferme. Il poussa la porte assez fort ce qui provoqua un léger fracas. Mais l’employé perché sur son haut tabouret ne le remarqua pas. Il était très absorbé par le décompte de la caisse et le rapprochement entre la recette du jour et le solde affiché par la machine.

Albrecht ne voulait pas le déranger et profita de sa concentration pour examiner les rayons débordant de livres de toutes sortes, approximativement répartis par genre littéraire : romans, nouvelles, d’arts et autres. On en trouvait des neufs et d’occasions, mais surtout de rares et d’anciens. Elles ployaient sous cet incroyable amoncellement. L’employé toujours penché sur son comptoir s’échinait à résoudre un problème comptable. Il manquait un euro vingt-cinq centimes. Albrecht grimpa à l’étage en attendant qu’il lui fasse signe.

Encore songeur devant cette accumulation de curiosités, il fut surpris lorsque la lumière s’éteignit. Il entendit très distinctement la porte se fermer ainsi que les tours de clé dans la serrure. L’employé l’avait-il oublié ou bien était-il passé complètement inaperçu ? Il se précipita au rez-de-chaussée en vain, tout avait été clos. Il avait beau manœuvrer la poignée, celle-ci résista. Heureusement, il n’y avait pas encore de systèmes d’alarme à cette époque.

Le voilà enfermé, fait comme un rat de bibliothèque, ce qui l’amusa. Mais que pouvait-il faire ? En tout cas, ne pas essayer de forcer la serrure, car cela revenait à livrer la librairie à un quelconque chaland mal intentionné. Il dut se résoudre à passer la nuit au milieu de cette foisonnante jungle de papier peuplée de millions de feuilles de tout format, sagement rangées et reliées.

Était-ce un inconvénient ou une chance ? Il n’avait aucun projet pour la soirée et il prit la chose du bon côté. Après tout, rester une nuit entière dans ce lieu qu’il connaissait bien pour l’avoir fréquenté à plusieurs reprises, ne lui déplut pas. Il savait qu’il y avait plusieurs canapés destinés aux écrivains en mal d’hébergement, ce qui était une tradition de ce temple littéraire : la Shakespeare & Cie, fondée en 1951, initialement nommée Le Mistral, par un libraire hors du commun. Elle était située non loin de Notre-Dame de Paris sur le quai en face, rue de la Bûcherie.

Au premier étage, il y avait trois canapés recouverts de velours rouge et vert, ainsi qu’un minuscule bureau où l’on ne pouvait se tenir debout, agrémenté d’une vieille machine à écrire Underwood. Elle avait certainement servi aux nombreux écrivains de passage. Il s’assit sur le fauteuil dont le revêtement en moleskine avait été élimé par leurs postérieurs. Il voulut utiliser l’antiquité pour poursuivre la rédaction de son recueil de poèmes inachevé et de la sorte tuer le temps. Mais les touches résistèrent sous ses doigts. Il remit une fois de plus aux calendes grecques son projet littéraire.

Ensuite, il explora ce microcosme qui s’offrait à lui, et à lui seul. Le peu de lumière filtrant à travers les carreaux lui permit de s’orienter sans difficulté dans ce labyrinthe. Mais que pourrait-il faire durant toute cette nuit ?

Il prit un vieux livre sur une étagère et l’ouvrit au hasard. Advienne que pourra. Il tomba sur « La merveilleuse aventure de Cabeza de Baca » de Haniel Long. Ouvrage qu’il cherchait depuis longtemps sans ne l’avoir jamais trouvé, car épuisé. C’était une édition assez ancienne in-quarto. Il était en parfait état mis à part quelques pages écornées par les nombreuses personnes qui l’avaient eu entre leurs mains. Il relatait le périple de Cabeza de Baca durant sa longue pérégrination dans le Nouveau Monde. Albrecht se servit de la lampe de son téléphone portable pour en commencer la lecture, espérant que la batterie tiendrait un bon moment. Cabeza de Baca était un conquistador espagnol. Il embarqua à Sanlúcar de Barrameda située à l’embouchure du Guadalquivir et aborda après une longue traversée les Indes en 1527. Avec tous ses compagnons, il fut l’un des premiers à fouler ces terres et manger de la viande de bison. Les Indiens les firent prisonniers. Sa vie en fut totalement bouleversée. Il erra dans les déserts du Nouveau Monde et son périple dura huit ans. Les Indiens lui demandèrent de les guérir et le menacèrent de mort s’il refusait. Peu à peu, par la force des choses, il acquit les pouvoirs d’un shaman et se mit, à son grand étonnement, à opérer des miracles sur les autochtones. Il envoya une supplique à son roi, dans laquelle il dressa un portrait très humain de ces peuplades. Il fut un des rares Espagnols à ne pas se perdre dans l’inextinguible soif d’or et le délire forcené de conversion des sauvages à la religion catholique. Il se trouva ainsi en harmonie avec les socles de sa foi et l’amour du prochain. Il racheta à sa manière les exactions des envahisseurs.

Cette lecture le fascina, il existait donc des personnes susceptibles de transformation. Ses larmes jaillirent et tombèrent sur les pages du livre. Il les essuya du mieux qu’il put avec un mouchoir dont il ne se séparait jamais.  Heureusement, elles n’abîmèrent pas le papier. Il remit délicatement le texte à sa place, entre deux ouvrages reliés, car aucune autre n’aurait pu lui convenir. Puis il en prit un avec une couverture noire, se rassit et y plongea à nouveau. Peu de temps après, il lui glissa des mains. 

Au petit matin, le grand livre était lové sur ses genoux, comme un chat recherchant un peu de chaleur et s’il s’était mis à ronfler cela n’aurait étonné personne. Albrecht se leva délicatement afin de ne pas le réveiller et le rangea dans une étagère où un couffin semblait l’attendre. Puis, il chercha un toilette ou un lavabo et de quoi se faire un petit déjeuner succinct. Il trouva un petit réduit où il y avait une cafetière, un peu de café moulu et un paquet de biscuits entamé. Le doux chuintement de celle-ci l’aida à émerger de ses brumes matinales. Il ne lui restait plus qu’à attendre tranquillement l’arrivée de l’employé censé faire l’ouverture, pour quitter les lieux.

Quand celle-ci arriva, il se fit le plus discret possible afin qu’elle ne lui pose pas de questions, mais surtout pour ne pas l’effrayer. Il craignait qu’elle le prenne pour un cambrioleur. Pendant qu’elle se rendit dans un petit cagibi servant de vestiaire, il se faufila silencieusement vers la porte et parvint à l’entrebâiller sans qu’elle grince. Un grand soleil éclairait déjà la façade de Notre-Dame. L’habituelle foule de touristes ne piétinait pas encore sur le parvis dans l’attente de pouvoir y pénétrer. Moineaux et mouettes s’affairaient tranquillement. Mais avant de s’éloigner, il découvrit avec stupeur que son recueil de poèmes trônait dans la vitrine.

A suivre

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