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A FLORENCE

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Je rentre tard du travail. J’ai des horaires décalés. Comme chaque nuit, la voiture suit le tracé de la route toute seule, je n’ai même pas l’impression de conduire. Mon vieil autoradio marche quand il veut. Grésille. Crachote. Une forêt à gauche, un parc à droite. C’est une banlieue verte, aisée et silencieuse. Un peu plus loin, les cadres supérieurs dorment et leurs enfants aussi.  Il est minuit passé. Bientôt, je vais me faufiler avec précaution sous ma moitié de couette, ombre dans l’ombre de la chambre, sans allumer de lampe, pour ne pas réveiller celui qui y sommeille déjà.

Entre deux parasites, avant d’avoir atteint le bout de la ligne droite et de tourner sagement au carrefour pour regagner le bercail, j’entends la voix d’un chanteur italien qui se fraye un passage en quelques accents rauques et feutrés. Effets immédiats. Frisson léger dans tout le corps, vitre baissée pour laisser entrer l’air tiède de la nuit. Ti amo. Lalalala… La voiture chaloupe lentement. Droite. Gauche. Ti amo. Je ralentis. Ne pas arriver avant la fin du slow. Ecouter Ti amo. Chanter Ti amo à tue-tête pour les écureuils et les chevreuils. Etre jeune, brune et bronzée. Etre amoureuse, ouverte à la vie et trouver que la vie est belle. Danser le long du bitume. Ma voiture cabossée et moi, louvoyant seules dans la nuit de mai. Un collier de noms s’égrène en perles de verre coloré dans mon esprit : Milan, Pise, Vérone, Florence, Rome, Venise, tant de beautés… jusqu’à ce que je sois arrivée.

  Je sors mes clés : la Toscane, je me déshabille : la Sicile, je me brosse les dents : le Colisée, je me couche : le vaporetto… je m’endors sous le pont des Soupirs.

Au petit-déjeuner : il est d’accord. c’est merveilleux. Nous partirons. Nous partons. Je ne glisse que des choses simples et élégantes dans ce que j’ai pu trouver de plus chic comme bagage au milieu des increvables sacs de sport et autres sacs à dos remisés dans les hauts de placard depuis mes vingt ans.

Je redoute la vitesse, j’ai peur de l’avion, je suffoque dans les tunnels. Nous prenons un train de nuit, c’est donc parfait. Gare de Lyon, le train est à l’heure, le contrôleur contrôle, le drap de la couchette seconde classe est un peu rêche et le lavabo a la taille d’un urinoir, mais nous sommes un couple romantique en route pour un séjour de rêve.

On ne sait jamais à quel moment on attrape un grain de sable dans l’œil, un caillou dans la chaussure, une vilaine crampe dans le mollet…

Mon chéri installe nos bagages. Je sens que ça commence. Embusqué derrière l’orbite de mon œil gauche, le démon se réveille. Il est encore engourdi. Je vais faire diversion. Je vais essayer de le semer. Appuyée à la fenêtre du train toujours en gare, une odeur de tabac froid me met au bord de la nausée. J’y décèle un relent de vieille urine mélangée à du détergent. Mauvaise tactique. Je rentre dans notre compartiment. Je vais m’allonger. Je ferme les yeux. Je les rouvre. Il y a des portières qui grincent, des pas, des voix. Je ne supportais pas l’odeur, voilà que je ne supporte pas les bruits. Il pointe sa tête - j’ai pris le lit du haut - « Ça va ? ». Je mens. Il est amoureux et tellement gentil. « Tu as l’air crevée. Dors un peu. On sera plus en forme après. ». Je gémis un « D’accord... » que j’attife d’un faux bâillement pour en atténuer le côté plaintif et je me tourne vers la cloison pour chercher un peu de pénombre. Lui, c’est un homme, un mari, un époux, un compagnon. Un vrai. La promesse lui suffit et quelques instants à peine après le départ son grand corps solide reprend des forces soulevé à intervalles réguliers par un très léger ronflement.

Le train roule. J’ai mal à la tête, j’ai mal à la tête, j’ai mal à la tête. Comptine de voie ferrée… J’attrape mon sac. Avale péniblement la gélule miracle. Et j’attends. Rien ne se passe. « Ça » ne passe pas. Son doux ronron ne m’émeut pas. Il devrait ? Non, il est de mèche avec les forces obscures qui torturent mes tempes. C’est de pire en pire. Je lutte, je m’agrippe, je sombre, je me tourne, je me cogne, je cherche une issue… Combien de temps me reste-t-il avant d’avouer que je suis terrassée par ma pire ennemie, mon ennemie de longue date, par cette saleté de migraine ?

Quelle nuit affreuse, effrayante, épouvantable. Au petit matin, piquant enfin du nez, les rayons de soleil heurtent ma macule au staccato des bogies. Heureusement, mon petit mari chéri revient du wagon restaurant armé de cafés et croissants. Il me porte secours, trouve mes lunettes noires juste avant que ne se déclenche une crise ophtalmique. Ceci se produisait à chaque éblouissement violent ou effet stroboscopique. Il y a longtemps que je ne fréquente plus les boîtes de nuit. J’ai pris une gorgée de whisky. C’est le meilleur remède dans ce cas et toujours disponible dans son flasque gainé de cuir. C’est mon péché mignon. J’ai un faible pour les écossais bien tourbés. Cela me requinque. Je gratifie mon chevalier servant d’un de ses léchoullis préféré. Quand je suis saoule, j’ai l’alcool joyeux. Ce qui n’est pas pour lui déplaire.

Mais ça ne durera pas et je le sais.

Le tortillard perfore l’inquiétante banlieue encerclant la ville. Gare de Florence. La chenille s’échoue sur un quai en cul-de-sac. Mon homme descend les bagages. Nous trouvons l’hôtel de L’Orologio sans difficulté. Il est situé sur la Piazza Santa Maria Novella. Mon mari s’occupe de tout. Comme à son habitude. Formalités, enregistrements, pourboires, et tutti quanti. Une chambre bien meublée. Un bouquet de fleurs trône sur la commode. Il défait les bagages. Une sieste nous fait du bien. Le bonheur de s’assoupir.

Mais ça ne durera pas et je le sais.

À peine levée, je me dirige vers la salle de bain. C’est là que commence ma lente décente aux enfers. Sortant de la douche je pose, par mégarde, le pied sur un petit insecte. J’y regarde de plus près. Je viens d’écraser un cafard. Ses œufs répandus sur le carrelage. À sa vue, mon sang tiédi par ma marinade sous la couette se coagule plein d’une horreur à peine contenue. Mon chéri ramasse la blatte avec une pince à épiler. Nettoie le sol avec une lingette désinfectante. Fait brûler le tout dans le lavabo et laisse couler un Niagara d’eau. Je n’ai osé faire appel au personnel de l’hôtel tant j’ai honte pour eux. Dans le salon réservé au petit-déjeuner, je ne profite pas de leur fameux café noir ni de la profusion des mets délicats mis à notre disposition, car nauséeuse. Mon mari est un excellent mari, un amour de mari. Il fait tout ce qu’il peut pour me faciliter la vie. Mais il est roué comme un diable. Je crois qu’il me trompe. Lorsque nous nous égarons, il demande toujours notre chemin à une femme. Leurs petits sourires en coin en disent long. Souvent, j’avais remarqué leurs œillades. En France, je comprends les propos échangés. Mais que se passera-t-il ici, quand il s’adressera à une Italienne pour un quelconque renseignement ? Lui, parle couramment l’italien, alors que moi, je ne connais que de pauvres buongiorno, grazie ou des per favore.

Heureusement, mon petit ami m’accompagne toujours. Il se tient bien tapi au fond de mon fourre-tout. Je sais que je peux compter sur toi, mon petit Écossais. Je te suis fidèle. Je ne te tromperai pas pour une de ces garces de grappa. Il faut sortir. Cette chambre sent le renfermé. Dehors la jungle.

L’asphalte ramollit sous la morsure du soleil. Mes semelles compensées m’isolent un peu de ce magma bitumeux. Main dans la main, nous allons nous rafraîchir dans la gelateria recommandée par un de nos amis. Je suis restée dans l’expectative devant l’interminable comptoir. Les appellations des sorbets et des glaces m’évoquent les mystérieux arias des divas. Leurs mélodies chatoient mes oreilles, mais je n’en saisis pas le sens. J’examine de près la coloration des divers parfums. Ça m’aide à déchiffrer les étiquettes. La couleur fraise c’est fragola, le vert pâle du raisin l’uva, la noisette pour nocciola, la framboise pour lampone et bien sûr pistache pour pistacchio. Je les dévore des yeux avant de les déposer goulûment sur ma langue. J’ai bien mérité ça. Quelle excellente façon d’apprendre l’italien ! Sans compter toutes les autres gourmandises exposées dans des vitrines affriolantes, madorla, panettone, pignolata, etc… Mais attention à ma ligne, tant pis, on verra ça au retour. Je sens que ce voyage sera comme une nouvelle lune de miel. Celle de notre mariage était partie à vau l’eau. Que de pluie lors de notre séjour en Corse ! L’île de beauté avait abdiqué tout comme son enfant chéri. Elle redressa courageusement la tête juste après notre retour sur le continent. Aussi, notre session de rattrapage se présente sous de bons auspices. Mon homme nous avait concocté un circuit cio fiocci. Quand je compris ce que cela voulait dire, il était déjà trop tard. Le ver était dans le fruit. Mais n’anticipons pas. D’abord une promenade allant de notre hôtel à la piazza Duomo. Nous avons visité la cathédrale Santa Maria del Fiore. Sa coupole abrite une grande fresque narrative : le Jugement dernier, peint par Giorgio Vasari et achevé par Federigo Zuccari au XVIe siècle. Je la contemple en tournant sur moi, comme un derviche, jusqu’au vertige. Je scrute les divers tableaux. C’est comme une immense bande dessinée.

Quelle belle journée ! À peine fatigués, après avoir dîné dans une trattoria, nous retournons à l’hôtel. J’apprécie le confort d’un matelas bien ferme. La nuit fut douce et reposante. Le lendemain, nous avons flâné dans Florence, des musées, des églises, et l’hallucinant parc de la Villa Démidoff. Fascinée et effrayée, je médite sur l’extravagante histoire d’Élisabeth Stroganoff. Et puis pour me remettre de mes émotions, la visite de l’incontournable Ponte Vecchio. Je ne voulais pas décevoir nos amis lors de notre retour. Une deuxième nuit délicieuse. Le bonheur de sombrer dans les bras de Morphée. Tout cela était prometteur pour la suite à Rome. Sauf que, si tous les chemins y mènent, cela peut aussi devenir un chemin de croix. L’espoir est souvent déçu. Nous poursuivons notre voyage en voiture. Nous longeons la côte Toscane et souhaitons faire une halte à Capalbio et découvrir le Jardin des Tarots. Je crains le pire, mais il faut bien que je cède de temps à autre aux désirs de mon homme. Il est si gentil, enfin en ce moment…

A suivre

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