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Absences dans ma caverne

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Le pouvoir des mots. De ses mots. Je me demande des fois s'il ne sélectionne pas attentivement les verbes ou les noms qu'il prononce pour m'envoûter.

« On ne se donne pas à cent pour cent les moyens d’être heureux. Peut-être qu’on pense ne pas le mériter. Tu savais que la plupart des gens ne s’apprécient pas eux-mêmes ? »

Le sort est jeté. Le temps se fige. Je ne suis plus tout à fait avec lui dans la même pièce. Je me retrouve projetée dans une autre dimension, un monde alternatif encore plus sombre, plus froid, et plus étrange que Paris : celui de mes pensées.

Je n'entends plus rien d'autre que des échos de ses mots, qui se répètent en boucle dans ma tête. Je parcoure des couloirs imaginaires avec sa voix pour seule guide. Quelques souvenirs me croisent sur la route, mais neconnectent pas tout à fait avec mon cheminement de pensées. Je continue d’avancer, sur la trace d'images qui sauront correspondre à ses paroles. Puis, une faible lueur semble se dessiner à l’intersection de deux passages.

Ma mémoire me partage l’une des périodes les plus heureuses de ma vie. Je me souviens courir sur le pont de Bercy ; je me souviens de J. qui s'amusait à m’attendre au café du coin, sachant pertinemment que j'arriverai en retard en cours et que je finirais inéluctablement par revenir à mon point de départ ; je me souviens du fou rire que je n’avais pas su retenir en classe et qui m'avait attiré les foudres du professeur ; je me souviens d’A. jouant de la gratt chez moi, avec moi, et me souriant ; je me souviens du bouquet de bonbons-chamallows que mon ami S. m'avait offert pour mon anniversaire ; je me souviens de la liberté d'errer dans les rues de la capitale en m'émerveillant sur des quartiers inexplorés…

Quels «moyens » m’étais-je donné à cette époque pour être heureuse ? Je m'ouvrais à Paris et aux gens, à l'amour et à l’amitié.

Un vent glacial traverse la fissure lumineuse devant laquelle je me suis arrêtée. Une ombre passe. Et je me rappelle que tout n’était pas si beau en vérité. La panique quand je m’aperçois au milieu de ma course que j'ai laissé ma guitare dans la salle de cours ; J. qui me fixe au loin, détourne le regard, et prend une décision sur notre amitié ; l’échec de ma relation «je t’aime moi non plus » avec la langue chinoise ; l’état de confusion dans lequel A. me mettait, l’ascenseur émotionnel qu'il me faisait vivre, une alternance quotidienne entre espoir et désespoir ; le mec «creepy » qui m'avait suivi alors que je rentrais, avec mon cadeau comestible dans les mains, pour me proposer de le «soulager » ; le monde dans le métro parisien qui me compresse les oreilles de fausses notes et de contacts humains non voulus… tout me revient.

Je presse ma main pour contrer le froid de la paroi. Je replonge dans l’obscurité. Je reprends mon souffle et poursuis dans le noir à la recherche d'autres réponses dans mon passé.

« Peut-être qu’on pense ne pas le mériter. »

Ah ! Je tombe sur une bibliothèque mal rangée. J'ai un système de classement difficile à comprendre. J’effleure des pages d'essais étudiés en philo… Non ce n’est pas là. Je trie dans les histoires d’amour. « Ah ! ce doit être là ! Mériter, mériter, meritdeserve… Ah oui, j'ai du le lire en anglais ! » Finalement je trouve la citation qui lui fait écho.

«You don't get to choose if you get hurt in this world… but you do have some say in who hurts you. I like my choices. »

Je suis satisfaite. En plus, on retrouve la notion de «choix ». C’est parfait ! Je recule de mon étagère et perçois un pan de lumière. Je sens que j’arrive bientôt à la fin de mes réflexions.

« Tu savais que la plupart des gens ne s’apprécient pas eux-mêmes ? »

Je me concentre une dernière fois. Je me revois rétorquer à ma sœur, obsédée par son visage dans le miroir et complexée par ses petits défauts : «Moi, ça va, je me trouve plutôt pas mal ! ». Je repars plus loin, lorsque mon grand-père fait un compliment sur ma robe à la garçon manqué que j’étais et que je le rejette en pleurant. J’entends ma mère qui râle : «Je ne comprends pas. Tout le monde croit en toi. Tu peux tout faire dans la vie. Il n'y a que toi qui ne veux pas accepter cette chance. »

Je vois deux yeux bleus se former petit à petit devant moi. Un différent type d’étincelle qui illumine alors ma caverne de pensées. Je murmure :

« Hum … Donc pour toi, je me punis car je ne m’aime pas ? »

Je n’ai pas besoin d'entendre son acquiescement. Je reviens sur Terre-1, en 2018, ère post-post-A. Je ne fixe plus le mur de briques et plonge désormais dans son regard. Un regard fatigué. Fatigué par l'effort physique, fatigué par la vie, fatigué par l'ennui. Les humains se font chier et cherchent à tuer le temps comme ils peuvent. Et Bruno est bien plus humain qu'il ne le voudrait.

Sa maladresse légendaire me sort définitivement de mon refuge interne. Heureusement, il n'a pas touché mon smartphone ; ma vie, mon égérie. Il s'essuie le bras avec un pan de son T-shirt arborant fièrement ses origines bretonnes. Je lui tends une serviette qu'il refuse. Il préfère se débrouiller seul.

Je cherche à camoufler mon trouble en faisant preuve d'autodérision. Trop tard, il m'a déjà démasqué. Les gens sont d'ordinaire pressés et ne prennent pas le temps de m'observer. A croire que lui en a, du temps. Il faut dire qu'avec les autres, je n'ai que très rarement ce genre d’absences. Ou alors, je fais des mini black-out difficilement repérables, surtout quand les conversations ne m’intéressent pas. Comme quand l'Inflexible et la Nordiste parlaient des fesses de je-ne-sais-quel-acteur ou du torse du gars emo dans le dernier Star Wars et que je hochais la tête l'air de rien. En l’occurrence, avec lui c’est tout l'inverse. Nos sujets de conversation «stériles », comme il les qualifie, me passionnent. Ils me permettent d'en apprendre plus sur lui, sur moi-même ; de prendre une autre perspective sur le monde ; de comprendre l'Homme (avec un grand H) ; et de me mettre à la place de quelqu'un d’autre… Même s'il m’arrive très souvent d'endosser plusieurs rôles, déjà rien qu'en restant moi-même, mais cela reste toujours moi, une facette de moi du moins.

Oui, je suis malheureuse, et comment le sait-il ? Il m’énerve. Mon sourire n'a pas l'air d’opérer sur lui. Ni mes blagues. Ni ma voix forte. Ni mon assurance. Il sait. Il m'a reconnu dans la tribu des gens condamnés à rester tristes au fond d'eux.

-En parlant de souverain «malheureux », j’imite des guillemets avec mes doigts, connais-tu l’histoire du Bouddha avant qu'il ne devienne Bouddha ?

Je lui raconte que le jeune Prince quittait chaque jour les murs de sa demeure pour se confronter aux réalités de notre monde. Le premier jour, il découvre la misère ; le deuxième jour, la maladie ; le troisième jour, le deuil ; enfin le dernier jour, la mort. On lui apprend à accepter ses quatre visions comme des faits contre lesquels il n'a aucun pouvoir. On lui apprend aussi à se détacher des biens matériels et aussi à ne pas s'attacher aux gens. A trouver le bonheur dans le renoncement.

-Mes parents ont toujours voulu que j’affiche moins mes émotions, mais je n’ai jamais réussi à les contenir, je ne connais pas assez mes propres limites. C’est peut-être aussi pour cela que je ne comprends pas les sentiments des gens : l'amour, l’amitié. Comment pourrai-je m'aimer moi-même si je ne sais déjà pas ce que c’est d'aimer tout court ?

Bruno baisse l’écran de son ordinateur portable, signe que la discussion l’intéresse. Il garde ses yeux fixés dans les miens.

-Est-ce qu'on a forcément besoin d’expliquer l'amour ? Est-ce que ce n'est pas plutôt quelque chose qui se ressent ?

-Du coup, je devrais déjà le savoir si je me kiffe, non ? Que mon cœur bat à mille à l'heure quand j'entends ma propre voix ou que j'ai des papillons dans le ventre quand je croise mon propre reflet dans un miroir ?!

Un sourire se dessine sur ses lèvres et deux fossettes apparaissent sur ses joues. Il éclate de rire. Sa voix monte légèrement dans les aigus quand il rigole. Son teint de peau rosit légèrement sous l’émotion. Je l’accompagne dans son rire.

-Mon dieu… laisse-t-il échapper.

-Non sérieusement…

Je reprends mon calme.

- Peut-être que l'amour est bien trop irrationnel…

- Transcendant.

-… Ou transcendant, pour qu'on puisse trouver des explications. Et qu'il faudrait en effet se concentrer sur ses ressentis… Mais on peut au moins essayer de retranscrire ses sentiments, non ? Par la musique, par les mots…

-«Essayer »

-Oui, «essayer »… Il faut toujours essayer dans la vie. Même si on échoue. Le temps qu'on a est limité.

Ma voix se brise quand je prononce mes derniers mots. Le temps, ce temps qui court si vite… Il sait ma peur pour la Mort. J’attends toujours de savoir comment lui conçoit l’Éternité. Il voit mon malaise. Il sait que je n’aime pas être prise en pitié. Il change rapidement de sujet.

-Question : tu crois en l’âme sœur ?

J’ouvre la bouche, prête à enchaîner sur un autre débat… Quand une ombre s'immerge face à nous nous interrompant. Invasion. Violence. Danger.

-Vous aimez les bars à chats ?

A suivre

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