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Aux quatre vents

Retour à l'arbre

Le ministre marche le long de la rive et se dit que c’est bien tentant. Pourtant il fait beau, un soleil radieux d’après-midi de printemps. L’air est doux et sent bon l’herbe fraîchement coupée. Les oiseaux s’invitent sur les branches des arbres, s’élancent en rase-motte au-dessus de la vaste étendue d’eau qui scintille comme une invitation. Une invitation à s’étendre sur la surface lisse et brillante. Et se laissait bercer. Se laissait glisser sous les eaux, épouser ses teintes lumineuses et disparaître dans un cocon soyeux jusqu’au plus profond du fleuve, là où tout est noir. Précipité dans le néant puis englouti par la vase. Un linceul de soie sombre emporté au fil du vent et recraché dans la mer. Il deviendrait une de ses étoiles et trouverait un coin tranquille pour finir  son temps jusqu’à la prochaine réincarnation. Un temps de pénitence et de réflexion. Il s’arrête un instant, contemple son reflet sur la surface paisible et du bout du pied y pousse un galet. Il aperçoit son visage se troubler et s’étirer en une multitude de cercles réguliers pour se dissoudre et réapparaître avec clarté. Au fond, le caillou immobile. Comme si de rien n’était.

     Toute cette histoire est un ignoble gâchis se dit-il. Un fiasco politique et privé. On l’a traîné dans la boue, calomnié et attaqué sur tous les fronts. Durant des semaines la presse en a fait des choux gras jusqu’à ce qu’il décide d’y mettre un terme, en dévoilant l’affaire. A l’heure où chacun se doit d’être irréprochable, il a corrigé une infamie et a avoué ses péchés, après tout n’était-ce pas une affaire vieille comme le monde ? Quel homme digne de ce nom, pourrait affirmer avec certitude de ne pas s’être disséminé aux quatre vents ?

     Mais le mal était fait. L’étincelle du scandale, étalée en couverture des presses people, ravagea tout sur son passage. La publicité des gros titres sulfureux avait atteint sa cible et troublée les esprits. ‘’Le ministre et sa jouvencelle’’ pouvait-on lire à la une. Le doute, le vilain doute, les supputations, insinuations, extrapolations et conjonctures en tous genres furent un cataclysme dans l’exercice de sa fonction. Parallèlement, d’un point de vue personnel, plus rien ne l’était dorénavant. Il ne saurait dire ce qu’il y avait de pire. La déception dans le regard de sa femme ou ce sentiment incessant qui l’oppressé désormais, celui de se sentir épié. Il avait le sentiment d’avoir été spolié de son intimité et se sentait à poil. A poil en pâture aux chiens. Pourquoi ? Pour une erreur de jeunesse, un moment d’égarement et voilà que d’un coup, des années après, l’étreinte fugace ressurgissait en le jetant à terre.

     Elle lui a dit avoir dix-sept ans. Il a fait le compte. Il y a un peu plus de dix-sept ans… Une nuit d’été à l’île d’Oléron. Il y était parti une semaine avant sa femme, alors enceinte de leur premier enfant. Elle avait besoin de grand air et lui, celui de le prendre. Il s’était proposé de s’y rendre seul et d’y chercher un lieu agréable pour passer ensemble la fin de saison. Quelques jours pour soi pour mieux se retrouver, avait-il prétexté. Il y a dix-sept ans déjà…

     Quand elle s’est présentée, il n’a eu nul besoin de preuve.

     Elle avait le même port altier que sa mère et de longs cheveux bruns. Tout comme elle. Et sa peau fine et dorée. Mais surtout, il reconnut son regard. Un regard perçant… Le sien et celui de ses enfants.

     Il l’a installée dans cette grande maison perdue au milieu de nulle part le temps de faire le point, le temps de prendre une décision et de créer un lien, avec elle. Il se pensait en sécurité. Mais il a été devancé, pourchassé et exécuté. Comme un vulgaire gibier que l’on traque, abat et dépèce. Foutus paparazzis ! S’il tenait les responsables de cette minable affaire ! Une sale espèce ces gens-là, sans remord ni éthique. Ils s’immiscent dans vos vies et vous rongent jusqu’à l’os. Il avait vainement entrepris une discussion avec l’un deux, une fois, pour essayer de comprendre. L’homme orgueilleux comme un coq, parlant de ses victimes comme du bétail,  se vantait « Où qu’ils se trouvent, quel que soit le moment, je les tiens en joue parce que leurs têtes rapportent gros, surtout lorsqu’elles sont couronnées, et que par conséquent, je les collectionne avec un soin jaloux, comme des trophées, pour ne pas dire des scalps. » Il n’avait jamais plus recommencé.

     Aujourd’hui, pouvait-il réellement après ça, se sentir en sécurité quelque part ?

     Un souffle lointain, celui d’une respiration, parvient jusqu’à lui. Il se retourne brusquement, soudainement aux aguets. C’est un joggeur. Il arrive sur lui à petites foulées, le salut et le dépasse. Le ministre le regarde s’éloigner, passe une main lasse sur son visage et reprend sa marche, les épaules voutées et les bras ballants, longeant la rive et ses flots accueillants…

A suivre

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