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Bâton de parole

Retour à l'arbre

-Vous aimez les bars à chats ?

La question résonnait dans mon esprit, rebondissant à de multiples reprises, alimentant une haine sans nom envers le gêneur. Je ne déteste pas particulièrement les gens, je n’aime juste pas les intrusions et encore moins qu’on me coupe en pleine discussion. Cela me rappelle une histoire, celle du bâton de parole. Mais pas le temps pour ça, il faut réagir à l’intrusion.

Il n’a pas l’air méchant, loin de là. La quarantaine, les cheveux grisonnants, il a l’air un peu perdu de la personne qui n’arrive pas à interagir socialement de manière correcte avec les autres. J’aimerais le plaindre mais son incursion dans notre débat, ou plutôt son détournement du débat m’a un peu chauffé les sangs. Je tourne la tête vers Luna, elle est totalement figée, elle ne sait pas comment réagir.

-Vous savez, il y a un bar à chats qui vient d’ouvrir près de chez moi ! J’ai vraiment envie d’aller y faire un tour pour essayer. Vous êtes déjà allé dans un bar à chat ?

Il parle sans se soucier de l’intérêt de son auditoire. J’ai envie de reprendre le contrôle de la conversation. Mon esprit se ferme, mon monde s’éloigne dans ces moments-là, je ne peux pas fuir, tricher, me projeter. Je suis ancré dans le présent, je parle.

-Il y en a deux non ? Y’en avait un près de Pompidou mais il a fermé non ?

Je ne lui laisse pas le temps de répondre, de toute façon je doute qu’il ait la réponse. Il faut que je trouve un moyen de me débarrasser de lui, sans le blesser. Dieu que j’aimerais être sans scrupules. J’aurais juste à lui mettre une pique bien placée sur son célibat et son amour des chats, voir peut-être sur sa vie et sa personne. Je ne suis pas comme ça, et je n’ai pas envie de l’être, et encore moins d’avoir un suicidé sur la conscience. La seule chose qu’il me reste à faire c’est détourner la conversation.

-De toute façon c’est pas très important. Je crois qu’on n’allait pas tarder. Il y a atelier ce soir non ? Faut aussi qu’on règle avant, Hum ? Luna ?

Je fais un signe de tête à Luna et obtient rapidement son assentiment.

-C’est quoi comme atelier ? demande-t-il presque trop candide.

-Un atelier d’écriture. Je réponds avant de terminer mon verre et de me lever comme pour générer un mouvement.

-J’aime bien écrire moi aussi, répond-il.

« Ben tiens comme c’est facile … » j’ai envie de répondre à voix haute, mais j’ai encore quelques ressources avant de devenir désagréable.

-Et tu écris quoi ? Dis-je en fouillant mon sac à la recherche de mon portefeuille.

-Des scénarios.

-Hé bien, ça tombe bien, c’est Luna qui organise les ateliers d’écriture. Je vous laisse discuter, je vais aller régler mes dettes.

Je file au comptoir sous le regard noir de Luna. C’est peut-être un peu lâche mais j’ai un peu de mal avec ce genre de personnes. On dirait qu’ils attendent le graal de vous, que vous les guidiez sur les saints pas de la gloire et du monde comme si vous aviez les réponses. Et par-dessus tout, leur attitude de soumis à la vie en est agaçante. Ils sont fatalistes. C’est le destin ! comme dirait l’autre. Comme si on pouvait pas le bousculer le destin.

Je me retourne alors qu’on me tend ma carte. Luna a fui vers les toilettes et l’homme aux chats attend notre retour à la table. Je soupire intérieurement et me prépare au round deux. Je reviens donc et commence à ranger mes affaires sous le regard insistant de l’envahisseur.

-Et vous participez aussi à l’atelier ? demande-t-il

-Yep.

-Ça commence dans trente minutes

-Je sais. J’ai quelques petites choses à faire avant.

Je jette un œil au comptoir, Luna est partie payer. Elle revient vers nous puis nous fuyons vers la sortie et l’homme ne nous lâche qu’après un au-revoir. Une fois dehors, dans le froid je la regarde et nous pouffons de rire.

-Non sérieusement, t’as vu ça ? dis-je

-Non mais c’est trop chelou ! Mais weirdness magnet …

-Totalement …

Nous progressons dans les rues en reprenant notre discussion, mais le sujet a radicalement changé. Les âmes sœurs ont été oubliées.

-Je t’ai déjà parlé du bâton de parole ? demandais-je

-Non, je ne crois pas …

-Quand j’étais petit, je bégayais. Genre, j’étais incapable de formuler une phrase correctement. Ma mère avait discuté avec le pédiatre de l’époque et ils en avaient déduit que j’étais juste pas dans un environnement où je pouvais m’exprimer librement. Bon, c’était ma sœur qui parlait beaucoup à la maison au point de me couper la parole en permanence. Ma mère l’avait remarqué alors elle a eu une idée géniale : le bâton de parole. C’était un genre de bâton magique tu vois.

J’agite ma main comme si j’avais un totem de jungle speed en main.

-Et quand tu avais le bâton, tout le monde t’écoutait et devait se taire jusqu’à ce que tu ai fini de parler et que quelqu’un d’autre l’ai reçu. C’était juste … mouah ! Parfait. Après ça, j’ai plus jamais bégayé.

Elle ne répond pas, peut-être qu’elle attend une suite.

-Et tu sais quoi ?

-Non … ?

-J’aurais aimé avoir un bâton de parole qui empêche les gens de s’incruster dans les conversations à coups de bar à chats.

Nous rions. L’altercation avec Jean-Roger des chats m’a épuisé. Les interactions avec les humains c’est bien, mais qu’est-ce que ça fatigue …

-Tu sais qu’il va venir à l’atelier de ce soir ?

-Sérieux ?

A suivre

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