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Dans les pas de James Matthew Barrie

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A VOS PLUMES !

Onze heures trente, au clocher du village.

Exécution !

J’ouvre les deux battants de ma fenêtre, saute à pieds joints sur le trottoir, referme doucement derrière moi. Personne.

Terré depuis trois jours dans cette minuscule auberge, n’ayant mis le nez dehors que pour des repérages de nuit, je me fais l’effet d’un prédateur sortant de sa tanière en calculant son effet de surprise.

Sur la grand’rue déserte, tous réverbères éteints, je marche à pas feutrés, voulant éviter jusqu’au crissement des gravillons que pourrait éveiller ma semelle. C’est une nuit comme on les aime dans le métier : bien noire, épaisse et gluante, une nuit où la lune s’abstient de luire sur les pavés froids, complice sinistre des dessous que j’ai pour mission de déballer au grand jour, dans tout l’éclat de leur scandale. Au bout du village endormi, je m’engage sur le chemin de terre qui monte en lacets vers la villa, défoncé par les ornières des quatre-quatre de luxe.

Pas question d’allumer une cigarette, encore moins une lampe frontale. Me voilà condamné, pour accomplir ma basse besogne, à trébucher dans la boue durcie, sans me laisser inquiéter par les craquements du sous-bois, ni surprendre par l’irruption de la chouette fendant l’air comme une vrille muette.

À mesure que je progresse vers l’objectif, je retiens mes pas, lève les pieds bien haut, au ralenti, jusqu’à me croire en état d’apesanteur, pour mieux museler la tension nerveuse qui risquerait de me porter avec trop de précipitation vers ma cible. Ma mobilité doit se mettre au diapason du frisson léger de la nuit, mon souffle ne dépareiller en rien avec cette respiration au ralenti de la nature qui, comme moi, ne dort jamais.

Mais la côte est raide, les dix kilos de matériel pèsent lourd dans mon sac en bandoulière, les battements de mon cœur cognent, refluent mon sang jusqu’aux oreilles, mouillent mes tempes. Je dois m’arrêter. Après une pause, j’enfile ma cagoule, mes gants, boutonne ma tenue de camouflage. Je remets un pied devant l’autre, jusqu’au mur d’enceinte, que je franchis à l’aide de l’échelle pliante cachée hier soir dans un fourré, et retrouvée juste à l’instant, non sans peine. Hop ! Me voilà de l’autre côté. Enfin, au détour du dernier lacet, une masse énorme et blanche : la grande villa de Monsieur le Ministre, aux façades bien éclairées. Tout autour, des spots placés en quinconce, balayant des pans entiers de pelouse.

Je recule d’instinct, rappelé à l’ordre par la ronde des deux vigiles qui montent la garde et font le tour de la propriété avec des lampes électriques. Ce soir, ils sont légèrement en retard. Depuis trois nuits que je fais le guet, j’ai compté une ronde toutes les deux heures à partir de vingt heures trente, noté l’horaire du retour au poste de surveillance, ainsi que la durée du jeu de cartes, étalé entre deux écrans de contrôle, jusqu’à la ronde suivante.

À l’intérieur de la grande maison, en revanche, tout semble endormi. L’ampoule seule de la petite cahute des gardiens brille encore. À cette heure-là, Monsieur le Ministre a déjà fermé ses persiennes, peut-être aussi les yeux. Mais ce n’est pas Monsieur le Ministre que je cherche. Ma cible, ce n’est pas Monsieur le Ministre. Non, mais celle qu’il cache ici.

Le pactole, la coquine !

Et personne sur le coup !

Si ce soir, je peux passer à l’acte, après trois jours d’observation, ce sera le jackpot… Vu que personne n’a jamais vu le bout de son nez, à la fille, sa tête a été mise à prix, dans le milieu... Et on me paiera cher, très cher, quand je l’aurais eue dans ma ligne de mire !

Parce que la jeune demoiselle, pour Monsieur le Ministre, c’est sa chasse gardée, son secret, sa passion, son talon d’Achille. Pourquoi ? Trop jeune pour lui, à ce qu’il paraît. En plus, il est marié, le Ministre. Et passe pour un père de famille exemplaire. Alors, on murmure, on suppute, on cancane, et, pour finir, on continue de bien cacher la chose... Avec toutes les ressources qu’un Ministère plutôt équipé peut mettre à disposition…

Mais voilà, si la belle finit dans une boîte, cela changera bien des choses ! 

Je ne bouge pas d’un millimètre. Les vigiles se séparent au milieu du perron, passent les deux angles de la villa de concert, l’un à droite, l’autre à gauche, se croiseront de l’autre côté de la maison dans une minute quarante-cinq. De mon angle d’observation, je vois les petits nuages de brume tiède que font leurs haleines. Le double faisceau de lumière qui balaie les graviers disparaît de part et d’autre, de chaque côté de la façade principale. Je rampe vers les barbelés, profite de ce que les gardiens s’attardent côté parc pour sectionner les fils électriques, et détourner le courant avec des pinces et des rallonges. Puis je cours vers les poubelles, dont l’emplacement est volontairement laissé dans l’obscurité la plus complète. Lorsqu’ils reviennent du côté de la cahute, pressés de s’y enfermer au chaud, je m’installe entre deux bacs à ordures. En cas d’alerte et de repli, je pourrais toujours enfouir les pièces à conviction au fond de la poubelle…

Le jeu de cartes a repris son cours au poste de surveillance. Le calme est revenu. Plus personne alentour.

J’ouvre mon sac, lesté par dix kilos de technologie, prêt à craquer sous la pression de l’encombrant engin qui pointe sous le tissu comme une crosse. Je déballe. Il faut tout préparer avant l’apparition de ma Roxane au balcon. Monter, emboîter, tourner, visser, enclencher, régler. Se tenir à l’affût du moindre ronronnement, du plus petit déclic. Souffler sur le cache de la lunette. Vérifier la vision nocturne. Agrandir. Faire la mise au point. Cadrer. Qu’il n’y ait plus qu’à presser, enfin. Que tout soit sous contrôle, avant l’heure, pour faire tomber la princesse dans la fosse aux lions, du haut de la tour d’ivoire où la maintient, cloîtrée comme une icône dans sa châsse, Monsieur le Ministre.

Tel un soldat dans sa tranchée, pataugeant dans la boue derrière sa mitrailleuse, prêt à déclencher un tir d’artillerie, me voilà sur le qui-vive, vêtu en Rambo, l’œil dans le viseur, exalté par la silencieuse puissance de l’engin à longue portée que je viens d’installer sur son trépied. La certitude que ma cible sera, demain, négociée au plus offrant, ne doit pas me faire trembler. Ni les scrupules que pourraient faire naître la pensée de briser et une carrière, et une vie. Non. Pas de danger de ce côté là : la morale n’est pas mon affaire, loin de moi la prétention d’agir en justicier. Je ne suis qu’un tueur d’intimité - à gages, il va sans dire - un tireur d’élite qui dégaine sans bruit, lance ses éclairs, shoote en rafale, mitraille sans laisser de traces et remballe dare-dare, disparaissant, furtivement, après avoir mis le feu aux poudres. Comme tout exécuteur de basse tâche, je me camoufle avec la même aisance en amont d’un tapis rouge qu’au fond d’une fosse septique, pour la bonne raison que si les grands de ce monde peuvent être descendus en flammes, sous les feux de la rampe, pris dans leurs ors et leurs paillettes, ils peuvent l’être, plus efficacement encore, lors d’un malheureux passage aux toilettes. Où qu’ils se trouvent, quel que soit le moment, je les tiens en joue, parce que leurs têtes rapportent gros, surtout lorsqu’elles sont couronnées, et que par conséquent, je les collectionne avec un soin jaloux, comme des trophées, pour ne pas dire des scalps. Quel tableau de chasse ! Combien, en vingt ans de métier, n’en ai-je pas réduites, des têtes, ou agrandies, au gré des cruels caprices de mes commanditaires, eux-mêmes soumis à la loi de la jungle ?

Me voilà fin prêt. La belle peut tirer les rideaux, ouvrir la fenêtre, s’avancer sur le balcon, fumer tranquillement sa cigarette après l’amour, pendant que Monsieur le Ministre jette un dernier œil à ses dossiers. Moi, je suis à mon poste, accroché à mon engin sur pied, cet engin qui fait et défait la vie des gens, et qui me sert, à moi, d’œil pour les viser, de nez pour les pister, de sexe pour les violer, d’arme pour les shooter.

Il est minuit passé. L’heure du crime. Tout doucement, avec mille précautions, la porte-fenêtre s’ouvre, sur une chambre bien éclairée. Ouf. Mademoiselle, en dépit du froid, vient fumer à sa fenêtre, comme chaque soir. De mon angle de vue, elle se trouve pile en face de moi, en surplomb, pour ainsi dire offerte, le visage tourné vers moi, tout à moi. Parfait. J’arme. Vraiment, on dirait qu’elle pose, sans savoir à quel point elle s’expose. Et je suis sans pitié pour cette candeur de seize ans, cette fraîcheur d’enfant, cette ignorance absolue de ce que la petite escapade nocturne, au balcon, est bien certainement la dernière des dernières.

J’appuie sur le déclencheur. Raté. La jeune demoiselle a bêtement sursauté, reculé de deux mètres à l’autre bout du balcon. Aurait-elle entendu quelque chose ? Le léger bruit d’engrenage du mécanisme ? Impossible. Je change de position. Il faut recommencer. Elle fait volte-face, me tourne carrément le dos cette fois. Se doute-t-elle de quelque chose ? Je dois agir vite, éviter à tout prix qu’elle rentre à l’intérieur et referme derrière elle. Tout serait à refaire ! Elle jette un long regard en direction de la pièce éclairée, en prenant bien soin de garder la cigarette derrière son dos, comme une gamine craignant de se faire prendre en flagrant délit. Ouf ! Ce n’est pas ma présence qui l’a alertée.  Il faut absolument qu’elle reprenne sa position initiale, idéale par rapport à ma ligne de mire. J’ai l’idée, assez dangereuse, de lancer quelques cailloux en direction du balcon. La ruse fonctionne. Elle se retourne. Elle a l’air tout à fait affolée, à présent. J’en oublie d’appuyer sur la détente, et de fixer ainsi à jamais l’expression d’effroi sur le petit visage d’ange. Elle regarde par terre, à droite, à gauche, se rétracte à nouveau. Du coup, mû par une sorte d’amusement cruel, je tente quelques ricochets supplémentaires. Cette fois, la jeune beauté écrase sa cigarette précipitamment, la jette dans le vide et lance un appel.

-Messieurs ? C’est vous ? 

Pas de réponse. Je me racle la gorge.

-Messieurs ? Vous êtes là ? » crie-t-elle un peu plus fort, toujours penchée en avant, cherchant à apercevoir la ronde rassurante des vigiles.

Je crois que je vais pouvoir réaliser mon projet. Ma grande idée. Si le Ministre déboule, là, maintenant, comme j’en ai bien l’intention, j’ai toutes les chances d’avoir le haut fonctionnaire et sa donzelle en même temps. D’une pierre deux coups. Et pan !

Je continue à faire un peu de bruit, assez pour continuer à semer le doute dans son esprit, pas trop pour ne pas alerter les vigiles.

-Charles ! 

La demoiselle a vraiment crié fort, cette fois. La voix a porté. Au bout d’un instant, une porte claque de l’intérieur, quelqu’un fait irruption dans la pièce, s’étonne de ces aérations nocturnes, s’exclame qu’il fait un froid de loup dans cette pièce, demande ce qu’on fait dehors à une heure pareille par une température pareille.

-J’ai entendu du bruit dans le jardin, se justifie la coupable. Je me suis demandé si ce n’était pas…

-C’est idiot ! Tu sais bien que c’est la ronde qui passe !

-Mais non, il n’y a aucune lampe électrique… 

Monsieur le Ministre s’expose à son tour, en robe de chambre, sur le balcon, fait son inspection, regarde en bas, se penche franchement, ne trouve rien de suspect. Je retiens mon souffle.

-Tu te fais des frayeurs pour rien ! lâche-t-il. Viens, on rentre.

Là-dessus, il entoure les épaules de la belle, jette un dernier coup d’œil circulaire. C’est le moment. Ils se tiennent tous les deux l’un contre l’autre, transis, vaguement inquiets, troublés par le silence incertain du bois tout proche. Entre le lustre de la pièce et la lanterne de la façade, ils sont en pleine lumière, vulnérables. Pas le temps de fignoler, il faut mitrailler sur le champ. Les voilà tous les deux dans le viseur, en même temps, c’est un miracle, une cible pareille. En joue ! Je réarme, je canarde. Un vrai feu d’artifice. Bingo. Pour assurer mes arrières, au cas où, on ne sait jamais, je dégaine mon petit automatique, j’appuie à nouveau sur le déclencheur, qui hoquète en faisant un bruit de rafale. Deux précautions valent mieux qu’une.

Et puis, plus rien. Grand silence. Terminée, la carrière du Ministre. Quant à la fille, grillée aussi. Tout est fini.

Il ne me reste plus qu’à détaler. Avant de tout enfourner, pêle-mêle, dans mon énorme sac, je déclenche l’ouverture du clapet, récupère la précieuse bobine, à peine plus grosse qu’une cartouche. Le monstre, un énorme Nikon de mille deux cent millimètres, dressé l’instant d’avant comme un canon, repose à présent au fond du sac, tout à fait inoffensif depuis qu’il a été déchargé. Autour de moi, je sens déjà flotter le parfum du scandale qui se répandra bientôt comme une traînée de poudre, cette poudre que je n’ai jamais eu l’intention de faire parler, mais à laquelle je suis bien conscient d’avoir mis le feu.

Sur cette pensée, je redescends à vive allure jusqu’à l’auberge, tenant dans mon poing serré le petit cylindre de plastique qui renferme, enroulé sur lui-même, le témoin de mon forfait. De retour sur la grand’rue, toujours déserte, je grimpe à ma cellule comme j’en étais sorti.

Enfin, je peux ôter ma cagoule, mon treillis. Je suis en nage. En nage, mais je jubile, car demain matin, à la première heure, toute ma série de clichés s’étalera au grand jour sur le bureau du chef de service photos, qui les montrera ou non au grand patron de la rédaction. L’épreuve du feu, bien sûr, pour un paparazzo. Et je me prends à rêver que, parmi toutes les photographies du Ministre et de sa maîtresse, certaines rejoindront la chemise cartonnée où figure, en grosses lettres d’imprimerie, la mention :

« Bons à tirer »  

Bons à tirer, ces deux là ?

Et comment ! Tout le plaisir fut pour moi.

Au tour de la presse, maintenant, de les descendre…

Et au public de les achever.

Le ministre marche le long de la rive et se dit que c’est bien tentant. Pourtant il fait beau, un soleil radieux d’après-midi de printemps. L’air est doux et sent bon l’herbe fraîchement coupée. Les oiseaux s’invitent sur les branches des arbres, s’élancent en rase-motte au-dessus de la vaste étendue d’eau qui scintille comme une invitation. Une invitation à s’étendre sur la surface lisse et brillante. Et se laissait bercer. Se laissait glisser sous les eaux, épouser ses teintes lumineuses et disparaître dans un cocon soyeux jusqu’au plus profond du fleuve, là où tout est noir. Précipité dans le néant puis englouti par la vase. Un linceul de soie sombre emporté au fil du vent et recraché dans la mer. Il deviendrait une de ses étoiles et trouverait un coin tranquille pour finir  son temps jusqu’à la prochaine réincarnation. Un temps de pénitence et de réflexion. Il s’arrête un instant, contemple son reflet sur la surface paisible et du bout du pied y pousse un galet. Il aperçoit son visage se troubler et s’étirer en une multitude de cercles réguliers pour se dissoudre et réapparaître avec clarté. Au fond, le caillou immobile. Comme si de rien n’était.

     Toute cette histoire est un ignoble gâchis se dit-il. Un fiasco politique et privé. On l’a traîné dans la boue, calomnié et attaqué sur tous les fronts. Durant des semaines la presse en a fait des choux gras jusqu’à ce qu’il décide d’y mettre un terme, en dévoilant l’affaire. A l’heure où chacun se doit d’être irréprochable, il a corrigé une infamie et a avoué ses péchés, après tout n’était-ce pas une affaire vieille comme le monde ? Quel homme digne de ce nom, pourrait affirmer avec certitude de ne pas s’être disséminé aux quatre vents ?

     Mais le mal était fait. L’étincelle du scandale, étalée en couverture des presses people, ravagea tout sur son passage. La publicité des gros titres sulfureux avait atteint sa cible et troublée les esprits. ‘’Le ministre et sa jouvencelle’’ pouvait-on lire à la une. Le doute, le vilain doute, les supputations, insinuations, extrapolations et conjonctures en tous genres furent un cataclysme dans l’exercice de sa fonction. Parallèlement, d’un point de vue personnel, plus rien ne l’était dorénavant. Il ne saurait dire ce qu’il y avait de pire. La déception dans le regard de sa femme ou ce sentiment incessant qui l’oppressé désormais, celui de se sentir épié. Il avait le sentiment d’avoir été spolié de son intimité et se sentait à poil. A poil en pâture aux chiens. Pourquoi ? Pour une erreur de jeunesse, un moment d’égarement et voilà que d’un coup, des années après, l’étreinte fugace ressurgissait en le jetant à terre.

     Elle lui a dit avoir dix-sept ans. Il a fait le compte. Il y a un peu plus de dix-sept ans… Une nuit d’été à l’île d’Oléron. Il y était parti une semaine avant sa femme, alors enceinte de leur premier enfant. Elle avait besoin de grand air et lui, celui de le prendre. Il s’était proposé de s’y rendre seul et d’y chercher un lieu agréable pour passer ensemble la fin de saison. Quelques jours pour soi pour mieux se retrouver, avait-il prétexté. Il y a dix-sept ans déjà…

     Quand elle s’est présentée, il n’a eu nul besoin de preuve.

     Elle avait le même port altier que sa mère et de longs cheveux bruns. Tout comme elle. Et sa peau fine et dorée. Mais surtout, il reconnut son regard. Un regard perçant… Le sien et celui de ses enfants.

     Il l’a installée dans cette grande maison perdue au milieu de nulle part le temps de faire le point, le temps de prendre une décision et de créer un lien, avec elle. Il se pensait en sécurité. Mais il a été devancé, pourchassé et exécuté. Comme un vulgaire gibier que l’on traque, abat et dépèce. Foutus paparazzis ! S’il tenait les responsables de cette minable affaire ! Une sale espèce ces gens-là, sans remord ni éthique. Ils s’immiscent dans vos vies et vous rongent jusqu’à l’os. Il avait vainement entrepris une discussion avec l’un deux, une fois, pour essayer de comprendre. L’homme orgueilleux comme un coq, parlant de ses victimes comme du bétail,  se vantait « Où qu’ils se trouvent, quel que soit le moment, je les tiens en joue parce que leurs têtes rapportent gros, surtout lorsqu’elles sont couronnées, et que par conséquent, je les collectionne avec un soin jaloux, comme des trophées, pour ne pas dire des scalps. » Il n’avait jamais plus recommencé.

     Aujourd’hui, pouvait-il réellement après ça, se sentir en sécurité quelque part ?

     Un souffle lointain, celui d’une respiration, parvient jusqu’à lui. Il se retourne brusquement, soudainement aux aguets. C’est un joggeur. Il arrive sur lui à petites foulées, le salut et le dépasse. Le ministre le regarde s’éloigner, passe une main lasse sur son visage et reprend sa marche, les épaules voutées et les bras ballants, longeant la rive et ses flots accueillants…

Il suffit à Wendy de fixer avec application la flamme tremblotante d’une bougie puis de la souffler tout en fermant les paupières avec énergie. Dans l’obscurité de sa chambre, seul existe alors le pâle phosphène, faible halo imprimé sur la membrane de la paupière comme une lointaine réminiscence de la lumière produite par le cierge du chevet. Puis, et parce qu’elle maîtrise parfaitement cet état de lucidité onirique qui lui permet de vivre et de conduire les prémices d’un songe, Wendy focalise son attention sur le phosphène et le fait s’étendre jusqu’à chasser la nuit oppressante d’une paupière close.

La suite est alors un jeu d’enfant. Wendy Moïra Angela Darling recrée un environnement comprenant un lit en chêne massif, une prieuse surbaissée recouverte de velours à l’incarnat un tantinet fané, un buffet monumental servant d’armoire à linges, un valet surchargé d’effets attendant une lessive prochaine, bref tout ce que l’on peut s’attendre à trouver dans une chambre à coucher. Enfin, elle se laisse flotter et se scinde de son enveloppe corporelle avant de lentement se retourner pour se faire face.

Au côté de son corps endormi repose l’odieux monsieur Alfonsius Aykroyd, son mari. Ou plutôt la part d’un contrat qui se voulait bénéfique pour les parties prenantes, la Darling Bank d’une part, et la société de crédit d’Aycroyd, Aycroyd et Cie, d’autre part. L’austère Winston C. Darling n’avait marqué qu’un temps d’hésitation avant d’engager la main de sa fille dans cette lucrative association. En fait, le banquier Darling se moquait bien de l’avis de sa fille. Seul comptait le montant de la dot. Aycroyd fut généreux et le mariage expédié et consommé de la même façon. L’appétit de l’associé se révéla gargantuesque car il ne fallut pas plus d’un an avant que la Darling Bank fut entièrement phagocytée par Aykroyd, Aycroyd et Cie. On retrouva le banquier Darling pendu sous le lustre monumental de la maison familiale de St John’s Wood, surplombant le magnifique Regent’s Park. Sur la façade à colombages, un huissier venait de placarder « FOR SALE ». Non loin du corps trônait un guéridon de style Louis XV sur lequel avait été déposé un petit carton bordé de fines volutes dorées. Quelques mots en lettres de ronde expliquaient les raisons du suicide. Darling y exprimait surtout de vaines excuses envers ses nombreux clients, la plupart d’entre eux étant ruinés désormais. Nulle part, il n’y était fait mention du moindre regret envers sa fille. Wendy n’assista pas aux obsèques.

L’enveloppe astrale de la jeune femme s’attarde quelques instants à regarder les traits bouffis et flasques de celui qui, chaque matin, s’extraie avec difficulté du lit conjugal et part s’isoler dans la pièce d’eau sans même lui jeter un regard ou lui adresser la parole. Depuis la mort de son associé, Alfonsius Aykroyd ne cachait plus le mépris que lui inspirait sa femme. En outre, le banquier s’était révélé stérile et l’absence de descendance avait exacerbé les relations du couple. Wendy espérait de toute la force de son âme que l’ignoble individu accepterait de faire chambre à part. Elle avait d’ailleurs commencé à aménager discrètement la pièce initialement réservée aux enfants et aspirait à pouvoir s’y installer.

Sur ces tristes pensées, la jeune femme pivote pour flotter doucement vers la seule fenêtre de la chambre à coucher. Elle traverse sans même s’en rendre compte vitres et volets pour se retrouver à quelques coudées de la pelouse de l’habitation. Une couche épaisse d’un fog nauséabond recouvre tout St John’s Wood. Seuls, quelques faibles halos jaunâtres trahissent la présence de lanternes garnies de chandelles à double mèche. Par habitude, Wendy s’éleve rapidement au-dessus d’une forêt de cheminées se dressant comme autant de chicots noircis et branlants exhalant leur haleine de suie. Et lorsque enfin elle s’échappe de ce suaire étouffant, c’est pour découvrir la toile piquetée d’étoiles scintillantes d’une nuit sans fin. Elle cherche vainement l’astre autour de laquelle orbite Neverland. Le deuxième à droite selon Peter et filer tout droit jusqu’au petit matin. Mais voilà le faune avait abandonné le pays imaginaire et celui-ci s’était comme dissous, emportant dans l’oubli les Garçons perdus, fées colériques et peaux-rouges un peu fous.

Wendy se laisse porter au-delà des tours du palais de Westminster, remonte le cours sinueux de la Tamise jusqu’à ce qu’elle quitte les premiers faubourgs de Londres. Elle bifurque alors plein nord pour s’enfoncer dans l’arrière-pays. Le brouillard est omniprésent et l’obscurité totale. Même la lune, sa compagne de toujours, se fait discrète et pudique. Malgré cela, Wendy continue toujours plus avant, peu pressée de rejoindre son ventripotent mari. Enfin, et alors qu’elle commence à perdre l’espoir de vivre une quelconque fantaisie onirique, elle remarque la timide formation d’un fin fil d’Ariane lumineux, creusant un sillon sinueux sur le dessus du matelas brumasse recouvrant le pays. Le trait d’énergie crépitant file, file maintenant à une vitesse proprement démentielle, obligeant Wendy à se concentrer toute entière sur celui-ci pour ne pas le perdre. Enfin, le fil de lumière incurve sa course pour plonger au plus profond du brouillard. C’est en suivant sa trace diffuse que la jeune femme aperçoit l’entrée du labyrinthe.

C’est là que James Matthew Barrie la découvre, hésitante, tentant, en se tordant le cou, de surprendre quelque vie, quelque mouvement qui pourraient l’inquiéter ou, dans le cas contraire, la rassurer. Il se tient discrètement en retrait et attend patiemment qu’elle se décide sur la conduite à adopter.

La haie de charmilles, haute de dix coudées, s’étire à perte de vue, de part et d’autre d’une trouée à peine assez large pour laisser passer une jeune femme. A la droite de l’ouverture, un grand miroir sur pied attend Wendy pour lui renvoyer un reflet qui affiche sans fausse pudeur vingt-trois printemps. Et Wendy Moïra Angela Darling pénètre dans le labyrinthe. La première allée s’étire sur dix toises et bénéficie pour seul éclairage, celui prodigué chichement par un ciel plombé à la couleur de vieil étain. Chaque paroi est entièrement recouverte d’empilements malhabiles de feuillets jaunis et écornés qui menacent à tout moment de choir telles de monstrueuses avalanches. Le sol est également jonché des restes détritiques de ces montagnes de papier. Wendy se baisse pour ramasser l’un des feuillets qui se révèle n’être qu’une menace de recouvrement par huissier. Intriguée, elle prélève d’autres documents directement dans les parois, au risque de provoquer un fatal éboulement, et constate qu’il s’agit, pour chacun d’entre eux, de mises en demeure, de lettres de menaces ou d’injures, voire de constats d’aveu de faillite, toutes et tous adressés par milliers à Winston C. Darling.

Au milieu de l’allée, son père se trouve assis, jambes écartées, revêtus de ses habits de banquier, pantalons gris à rayures, gilets et redingote. L’homme se tient le visage baissé, babillant doucement et bavotant. Il tient dans ses mains de pleines brassées de papier. En approchant du banquier Darling, Wendy perçoit un faible bruit de mastication. Elle s’accroupit pour être à hauteur du visage de son père et lui relève doucement la tête. Avec horreur, elle constate que ses yeux ont été remplacés par deux pennies qui ignorent ostensiblement la présence de la jeune femme. De petits bouts de papier couverts de bave dépassent des lèvres gourmandes du banquier. Wendy tente d’en extraire quelques fragments mais son père serre fermement les dents pour l’en empêcher. Elle essaye alors de lui parler, de lui expliquer qu’il n’est en rien responsable de la faillite de sa banque, que le seul et unique fautif se trouve être son associé, l’ignoble Aykroyd, qui a sciemment organisé le démantèlement et la faillite de la Darling Bank. Mais son père ne l’écoute pas et semble même ignorer sa seule présence. Aussi, Wendy laisse-t-elle son père assis sur sa conscience de papier et s’enfonce plus avant dans le labyrinthe.

James attend qu’elle s’engage dans une autre allée perpendiculaire à la précédente et s’avance à son tour jusqu’au chevet du banquier Darling. Il ne s’attarde pas auprès de cet individu méprisable et papivore, et se hâte pour ne pas perdre Wendy de vue.

Elle débouche sur une autre allée qui propose deux directions. Pour chacune d’elles, un miroir sur pied et une image différente. Le reflet du miroir de droite renvoie celle d’une Wendy plus âgée d’au moins vingt ans, austère et revêche. La charmille couvrant les parois présente les couleurs splendides mais éphémères de l’automne vieillissant et les feuilles tombent de façon discontinue, couvrant le sol d’un épais tapis rouille qui crisse sous le pas.

Dans le couloir de gauche, les charmes se sont parés des couleurs chaudes de l’été et se donnent des allures de futaie. S’y côtoient de majestueux ormes centenaires avec de fougueux pins sylvestres, dont le parfait alignement plonge jusqu’au plus profond d’une ravine tapissée d’un amas erratique de roches moussues. Le miroir, partiellement enfoui dans le feuillage luxuriant d’un bouleau argenté, propose à Wendy l’image d’une adolescente un peu triste, en deuil de l’innocence de l’enfance. Ce couloir parait sans limite, en raison de fréquentes trouées dans les parois latérales qui incitent le promeneur à s’égarer hors de la piste tracée. La jeune femme choisit de s’engager dans cette deuxième allée et n’est pas surprise de voir les parois végétales se mettre à grandir soudainement. Dans le même temps, elle se sent gagnée par une étonnante exubérance. Un regard sur ses mains dépourvues de rides et sur ses mollets filiformes lui confirme que son corps s’est morphologiquement adapté à l’image juvénile renvoyée par le miroir. Elle adopte inconsciemment un petit pas sauté et s’engage dans l’allée. Ce n’est que chants d’oiseaux et bruissements des branches surchargées se balançant doucement sous le vent chaud de l’été. Le bruit étouffé d’une lointaine cavalcade vient troubler la quiétude du sous-bois. L’impact sonore des sabots allant grandissant indique à Wendy qu’une troupe approche perpendiculairement à la piste du labyrinthe et qu’elle la coupera d’ici peu. Le chef de file émerge soudain des basses frondaisons et s’immobilise en son milieu. Un imposant centaure scrute la piste, à la recherche d’un danger probable, sans paraître se rendre compte de la présence de Wendy. Un second centaure, tout aussi massif, sort de l’ombre de la forêt et se tient immobile au milieu de la sente forestière, dos tourné au premier. Le chef de harde beugle un commandement bref qui provoque l’arrivée d’une dizaine de centaurelles entourant leurs jeunes poulains. Elles ne marquent pas l’arrêt et se dépêchent de traverser la piste avant de se fondre à nouveau sous les épais couverts de la forêt. Les deux mâles leur emboîtent le pas et l’écho même de leur chevauchée finit par s’estomper au loin.

Emerveillée par le spectacle inouï auquel elle vient d’assister, Wendy hâte le pas pour rejoindre la trace laissée par le passage de ces créatures fantastiques, à la fois hommes et chevaux, avec la ferme intention de suivre leur trace. Elle est pourtant arrêtée dans son élan en percevant à nouveau le bruit d’une course provenant des sous-bois. Cette fois, il ne s’agit plus de galopade mais plutôt de crissements furtifs, entrecoupés de halètements saccadés et de bruits de gorge nerveux. Malgré le fait qu’elle se sait invisible aux yeux des créatures du labyrinthe, Wendy se cache précipitamment derrière un épais buisson et se tient coite.

James adopte l’attitude prudente de la jeune femme, ou plutôt de la fillette dans sa présente apparence, et, plein d’appréhension, attend de découvrir ce que le rêve leur réserve.

Plusieurs animaux au pelage noir comme la plus sombre des nuits déboulent un peu dans le désordre sur la piste. Grands comme des hommes adultes, ils se tiennent sur de puissants membres antérieurs. Le haut du corps parait vaguement humanoïde en dépit d’une importante toison couvrant un torse épais. La tête, par contre, est d’apparence lupine. De petits yeux vicieux d’un jaune sale scrutent la forêt en tous sens tandis que la truffe plissée hume les traces laissées par les centaures. Les oreilles fièrement dressées ou plaquées sur le dessus du crâne indiquent la place qu’occupe chacun dans la meute. Quelques claquements de mâchoires et de sinistres grondements rappellent les plus jeunes à l’ordre. Soudain, le plus imposant d’entre tous les lycanthropes dresse la tête et pousse un long hurlement avant de s’élancer sur les traces de la harde centaure. Les autres suivent joyeusement en poussant de petits jappements de contentement en prévision de la curée à venir. Des lycans ! Réputés pour ne jamais lâcher leur gibier, les loups-garous sont redoutés de toutes les créatures, imaginaires ou non, de Neverland. Aussi, Wendy se tient-elle coite sous les basses frondaisons d’un hêtre pleureur, bien après que le calme soit revenu dans le labyrinthe. Puis elle se hâte de quitter le couloir forestier pour gagner la prochaine intersection. Le reflet d’une nouvelle psyché l’y attend. Une petite fille portant une robe plissée bleu tendre et chaussée de socquettes rouges lui renvoie un regard amusé.

Cette fois, l’allée qui s’étale devant elle n’a rien d’extravagant. Les murs végétaux semblent avoir été taillés de frais et la pelouse recouvrant le sol ressemble à la barbe d’un géant. L’enfant insouciante s’y engage en sautillant d’un pied sur l’autre, une comptine aux lèvres. Quelques pas plus loin, une marelle l’attend, tracée à la craie. Elle se place résolument sur la case « Terre » et la charmille retient son souffle. Elle sautille de la première à la troisième case du pied gauche et retombe les jambes écartées en même temps sur les cases quatre et cinq. Le labyrinthe végétal frissonne une première fois. Wendy reprend sa progression, cette fois sur le pied droit à partir de la sixième case avant de retomber à pieds joints simultanément sur les cases sept et huit. Le labyrinthe frissonne à nouveau. La petite fille fixe le demi-cercle sur lequel est écrit « Ciel » puis elle  ferme les yeux et s’élance. Lorsqu’elle les rouvre, le labyrinthe a disparu. Wendy se réveille dans son lit, au côté de son banquier de mari. A califourchon sur la barre en cuivre servant de pied de lit se tient un faune au regard concupiscent. Il se passe la langue sur deux lèvres tordues par le désir, en détaillant les formes avantageuses de la jeune femme puis lui fait un bref clin d’œil avant de se fondre dans le néant.

De son côté, James se retrouve seul dans le labyrinthe végétal. Il déambule sans but précis à travers le lacis anarchique des allées bordées de charmilles impénétrables. Non loin de là, l’une d’elles débouche sur un étang qui rend à la canopée son image inversée. Il s’arrête un instant, contemple son reflet sur la surface paisible et du bout du pied y pousse un galet. Il aperçoit son visage se troubler et s’étirer en une multitude de cercles réguliers pour se dissoudre et réapparaître avec clarté.

Barrie se laisse conduire par le rêve et finit par découvrir une autre psyché posée au centre du corridor végétal. Une silhouette rendue floue par la distance s’avance lentement vers lui. Il sait, avant même de la reconnaître, qu’il s’agit de Sylvia, l’objet de ses fantasmes. Sylvia, sa muse, son égérie. Ils se retrouvent finalement face à face, presque à se toucher. Seule, l’épaisseur de la pellicule faite d’étain et de mercure les sépare.

Son amour interdit lui fait ce sourire ambigu tellement chargé de mystère et de questions restées sans réponse. Puis son regard glisse pour regarder par-dessus son épaule et le visage de Sylvia affiche cet air mutin qu’il a appris à détester. D’un geste discret du doigt, elle l’invite à faire volte-face.

A l’entrée de l’allée, plusieurs lycans s’amassent, les babines retroussées sur des rangées de crocs qui n’ont de blancheur que celle dérobée à l’astre lunaire. Déjà, les enfants de la nuit s’avancent, grognant et jappant pour se placer aux meilleures places avant que le signal de la curée ne soit donné.

Sans se presser, James contourne la psyché et s’approche du jeu de marelle. Il jette un dernier regard désabusé sur la face aveugle du miroir puis place un pied sur la case « Terre ». A quelques pas, la case « Ciel » semble miroiter, porte onirique annonçant la fin du rêve et le retour vers la triste réalité où l’attend une petite fiole en verre contenant la liqueur d’opium, étiquetée « Buvez-moi ».

A suivre

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