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Dans les pas de James Matthew Barrie

Retour à l'arbre

Il suffit à Wendy de fixer avec application la flamme tremblotante d’une bougie puis de la souffler tout en fermant les paupières avec énergie. Dans l’obscurité de sa chambre, seul existe alors le pâle phosphène, faible halo imprimé sur la membrane de la paupière comme une lointaine réminiscence de la lumière produite par le cierge du chevet. Puis, et parce qu’elle maîtrise parfaitement cet état de lucidité onirique qui lui permet de vivre et de conduire les prémices d’un songe, Wendy focalise son attention sur le phosphène et le fait s’étendre jusqu’à chasser la nuit oppressante d’une paupière close.

La suite est alors un jeu d’enfant. Wendy Moïra Angela Darling recrée un environnement comprenant un lit en chêne massif, une prieuse surbaissée recouverte de velours à l’incarnat un tantinet fané, un buffet monumental servant d’armoire à linges, un valet surchargé d’effets attendant une lessive prochaine, bref tout ce que l’on peut s’attendre à trouver dans une chambre à coucher. Enfin, elle se laisse flotter et se scinde de son enveloppe corporelle avant de lentement se retourner pour se faire face.

Au côté de son corps endormi repose l’odieux monsieur Alfonsius Aykroyd, son mari. Ou plutôt la part d’un contrat qui se voulait bénéfique pour les parties prenantes, la Darling Bank d’une part, et la société de crédit d’Aycroyd, Aycroyd et Cie, d’autre part. L’austère Winston C. Darling n’avait marqué qu’un temps d’hésitation avant d’engager la main de sa fille dans cette lucrative association. En fait, le banquier Darling se moquait bien de l’avis de sa fille. Seul comptait le montant de la dot. Aycroyd fut généreux et le mariage expédié et consommé de la même façon. L’appétit de l’associé se révéla gargantuesque car il ne fallut pas plus d’un an avant que la Darling Bank fut entièrement phagocytée par Aykroyd, Aycroyd et Cie. On retrouva le banquier Darling pendu sous le lustre monumental de la maison familiale de St John’s Wood, surplombant le magnifique Regent’s Park. Sur la façade à colombages, un huissier venait de placarder « FOR SALE ». Non loin du corps trônait un guéridon de style Louis XV sur lequel avait été déposé un petit carton bordé de fines volutes dorées. Quelques mots en lettres de ronde expliquaient les raisons du suicide. Darling y exprimait surtout de vaines excuses envers ses nombreux clients, la plupart d’entre eux étant ruinés désormais. Nulle part, il n’y était fait mention du moindre regret envers sa fille. Wendy n’assista pas aux obsèques.

L’enveloppe astrale de la jeune femme s’attarde quelques instants à regarder les traits bouffis et flasques de celui qui, chaque matin, s’extraie avec difficulté du lit conjugal et part s’isoler dans la pièce d’eau sans même lui jeter un regard ou lui adresser la parole. Depuis la mort de son associé, Alfonsius Aykroyd ne cachait plus le mépris que lui inspirait sa femme. En outre, le banquier s’était révélé stérile et l’absence de descendance avait exacerbé les relations du couple. Wendy espérait de toute la force de son âme que l’ignoble individu accepterait de faire chambre à part. Elle avait d’ailleurs commencé à aménager discrètement la pièce initialement réservée aux enfants et aspirait à pouvoir s’y installer.

Sur ces tristes pensées, la jeune femme pivote pour flotter doucement vers la seule fenêtre de la chambre à coucher. Elle traverse sans même s’en rendre compte vitres et volets pour se retrouver à quelques coudées de la pelouse de l’habitation. Une couche épaisse d’un fog nauséabond recouvre tout St John’s Wood. Seuls, quelques faibles halos jaunâtres trahissent la présence de lanternes garnies de chandelles à double mèche. Par habitude, Wendy s’éleve rapidement au-dessus d’une forêt de cheminées se dressant comme autant de chicots noircis et branlants exhalant leur haleine de suie. Et lorsque enfin elle s’échappe de ce suaire étouffant, c’est pour découvrir la toile piquetée d’étoiles scintillantes d’une nuit sans fin. Elle cherche vainement l’astre autour de laquelle orbite Neverland. Le deuxième à droite selon Peter et filer tout droit jusqu’au petit matin. Mais voilà le faune avait abandonné le pays imaginaire et celui-ci s’était comme dissous, emportant dans l’oubli les Garçons perdus, fées colériques et peaux-rouges un peu fous.

Wendy se laisse porter au-delà des tours du palais de Westminster, remonte le cours sinueux de la Tamise jusqu’à ce qu’elle quitte les premiers faubourgs de Londres. Elle bifurque alors plein nord pour s’enfoncer dans l’arrière-pays. Le brouillard est omniprésent et l’obscurité totale. Même la lune, sa compagne de toujours, se fait discrète et pudique. Malgré cela, Wendy continue toujours plus avant, peu pressée de rejoindre son ventripotent mari. Enfin, et alors qu’elle commence à perdre l’espoir de vivre une quelconque fantaisie onirique, elle remarque la timide formation d’un fin fil d’Ariane lumineux, creusant un sillon sinueux sur le dessus du matelas brumasse recouvrant le pays. Le trait d’énergie crépitant file, file maintenant à une vitesse proprement démentielle, obligeant Wendy à se concentrer toute entière sur celui-ci pour ne pas le perdre. Enfin, le fil de lumière incurve sa course pour plonger au plus profond du brouillard. C’est en suivant sa trace diffuse que la jeune femme aperçoit l’entrée du labyrinthe.

C’est là que James Matthew Barrie la découvre, hésitante, tentant, en se tordant le cou, de surprendre quelque vie, quelque mouvement qui pourraient l’inquiéter ou, dans le cas contraire, la rassurer. Il se tient discrètement en retrait et attend patiemment qu’elle se décide sur la conduite à adopter.

La haie de charmilles, haute de dix coudées, s’étire à perte de vue, de part et d’autre d’une trouée à peine assez large pour laisser passer une jeune femme. A la droite de l’ouverture, un grand miroir sur pied attend Wendy pour lui renvoyer un reflet qui affiche sans fausse pudeur vingt-trois printemps. Et Wendy Moïra Angela Darling pénètre dans le labyrinthe. La première allée s’étire sur dix toises et bénéficie pour seul éclairage, celui prodigué chichement par un ciel plombé à la couleur de vieil étain. Chaque paroi est entièrement recouverte d’empilements malhabiles de feuillets jaunis et écornés qui menacent à tout moment de choir telles de monstrueuses avalanches. Le sol est également jonché des restes détritiques de ces montagnes de papier. Wendy se baisse pour ramasser l’un des feuillets qui se révèle n’être qu’une menace de recouvrement par huissier. Intriguée, elle prélève d’autres documents directement dans les parois, au risque de provoquer un fatal éboulement, et constate qu’il s’agit, pour chacun d’entre eux, de mises en demeure, de lettres de menaces ou d’injures, voire de constats d’aveu de faillite, toutes et tous adressés par milliers à Winston C. Darling.

Au milieu de l’allée, son père se trouve assis, jambes écartées, revêtus de ses habits de banquier, pantalons gris à rayures, gilets et redingote. L’homme se tient le visage baissé, babillant doucement et bavotant. Il tient dans ses mains de pleines brassées de papier. En approchant du banquier Darling, Wendy perçoit un faible bruit de mastication. Elle s’accroupit pour être à hauteur du visage de son père et lui relève doucement la tête. Avec horreur, elle constate que ses yeux ont été remplacés par deux pennies qui ignorent ostensiblement la présence de la jeune femme. De petits bouts de papier couverts de bave dépassent des lèvres gourmandes du banquier. Wendy tente d’en extraire quelques fragments mais son père serre fermement les dents pour l’en empêcher. Elle essaye alors de lui parler, de lui expliquer qu’il n’est en rien responsable de la faillite de sa banque, que le seul et unique fautif se trouve être son associé, l’ignoble Aykroyd, qui a sciemment organisé le démantèlement et la faillite de la Darling Bank. Mais son père ne l’écoute pas et semble même ignorer sa seule présence. Aussi, Wendy laisse-t-elle son père assis sur sa conscience de papier et s’enfonce plus avant dans le labyrinthe.

James attend qu’elle s’engage dans une autre allée perpendiculaire à la précédente et s’avance à son tour jusqu’au chevet du banquier Darling. Il ne s’attarde pas auprès de cet individu méprisable et papivore, et se hâte pour ne pas perdre Wendy de vue.

Elle débouche sur une autre allée qui propose deux directions. Pour chacune d’elles, un miroir sur pied et une image différente. Le reflet du miroir de droite renvoie celle d’une Wendy plus âgée d’au moins vingt ans, austère et revêche. La charmille couvrant les parois présente les couleurs splendides mais éphémères de l’automne vieillissant et les feuilles tombent de façon discontinue, couvrant le sol d’un épais tapis rouille qui crisse sous le pas.

Dans le couloir de gauche, les charmes se sont parés des couleurs chaudes de l’été et se donnent des allures de futaie. S’y côtoient de majestueux ormes centenaires avec de fougueux pins sylvestres, dont le parfait alignement plonge jusqu’au plus profond d’une ravine tapissée d’un amas erratique de roches moussues. Le miroir, partiellement enfoui dans le feuillage luxuriant d’un bouleau argenté, propose à Wendy l’image d’une adolescente un peu triste, en deuil de l’innocence de l’enfance. Ce couloir parait sans limite, en raison de fréquentes trouées dans les parois latérales qui incitent le promeneur à s’égarer hors de la piste tracée. La jeune femme choisit de s’engager dans cette deuxième allée et n’est pas surprise de voir les parois végétales se mettre à grandir soudainement. Dans le même temps, elle se sent gagnée par une étonnante exubérance. Un regard sur ses mains dépourvues de rides et sur ses mollets filiformes lui confirme que son corps s’est morphologiquement adapté à l’image juvénile renvoyée par le miroir. Elle adopte inconsciemment un petit pas sauté et s’engage dans l’allée. Ce n’est que chants d’oiseaux et bruissements des branches surchargées se balançant doucement sous le vent chaud de l’été. Le bruit étouffé d’une lointaine cavalcade vient troubler la quiétude du sous-bois. L’impact sonore des sabots allant grandissant indique à Wendy qu’une troupe approche perpendiculairement à la piste du labyrinthe et qu’elle la coupera d’ici peu. Le chef de file émerge soudain des basses frondaisons et s’immobilise en son milieu. Un imposant centaure scrute la piste, à la recherche d’un danger probable, sans paraître se rendre compte de la présence de Wendy. Un second centaure, tout aussi massif, sort de l’ombre de la forêt et se tient immobile au milieu de la sente forestière, dos tourné au premier. Le chef de harde beugle un commandement bref qui provoque l’arrivée d’une dizaine de centaurelles entourant leurs jeunes poulains. Elles ne marquent pas l’arrêt et se dépêchent de traverser la piste avant de se fondre à nouveau sous les épais couverts de la forêt. Les deux mâles leur emboîtent le pas et l’écho même de leur chevauchée finit par s’estomper au loin.

Emerveillée par le spectacle inouï auquel elle vient d’assister, Wendy hâte le pas pour rejoindre la trace laissée par le passage de ces créatures fantastiques, à la fois hommes et chevaux, avec la ferme intention de suivre leur trace. Elle est pourtant arrêtée dans son élan en percevant à nouveau le bruit d’une course provenant des sous-bois. Cette fois, il ne s’agit plus de galopade mais plutôt de crissements furtifs, entrecoupés de halètements saccadés et de bruits de gorge nerveux. Malgré le fait qu’elle se sait invisible aux yeux des créatures du labyrinthe, Wendy se cache précipitamment derrière un épais buisson et se tient coite.

James adopte l’attitude prudente de la jeune femme, ou plutôt de la fillette dans sa présente apparence, et, plein d’appréhension, attend de découvrir ce que le rêve leur réserve.

Plusieurs animaux au pelage noir comme la plus sombre des nuits déboulent un peu dans le désordre sur la piste. Grands comme des hommes adultes, ils se tiennent sur de puissants membres antérieurs. Le haut du corps parait vaguement humanoïde en dépit d’une importante toison couvrant un torse épais. La tête, par contre, est d’apparence lupine. De petits yeux vicieux d’un jaune sale scrutent la forêt en tous sens tandis que la truffe plissée hume les traces laissées par les centaures. Les oreilles fièrement dressées ou plaquées sur le dessus du crâne indiquent la place qu’occupe chacun dans la meute. Quelques claquements de mâchoires et de sinistres grondements rappellent les plus jeunes à l’ordre. Soudain, le plus imposant d’entre tous les lycanthropes dresse la tête et pousse un long hurlement avant de s’élancer sur les traces de la harde centaure. Les autres suivent joyeusement en poussant de petits jappements de contentement en prévision de la curée à venir. Des lycans ! Réputés pour ne jamais lâcher leur gibier, les loups-garous sont redoutés de toutes les créatures, imaginaires ou non, de Neverland. Aussi, Wendy se tient-elle coite sous les basses frondaisons d’un hêtre pleureur, bien après que le calme soit revenu dans le labyrinthe. Puis elle se hâte de quitter le couloir forestier pour gagner la prochaine intersection. Le reflet d’une nouvelle psyché l’y attend. Une petite fille portant une robe plissée bleu tendre et chaussée de socquettes rouges lui renvoie un regard amusé.

Cette fois, l’allée qui s’étale devant elle n’a rien d’extravagant. Les murs végétaux semblent avoir été taillés de frais et la pelouse recouvrant le sol ressemble à la barbe d’un géant. L’enfant insouciante s’y engage en sautillant d’un pied sur l’autre, une comptine aux lèvres. Quelques pas plus loin, une marelle l’attend, tracée à la craie. Elle se place résolument sur la case « Terre » et la charmille retient son souffle. Elle sautille de la première à la troisième case du pied gauche et retombe les jambes écartées en même temps sur les cases quatre et cinq. Le labyrinthe végétal frissonne une première fois. Wendy reprend sa progression, cette fois sur le pied droit à partir de la sixième case avant de retomber à pieds joints simultanément sur les cases sept et huit. Le labyrinthe frissonne à nouveau. La petite fille fixe le demi-cercle sur lequel est écrit « Ciel » puis elle  ferme les yeux et s’élance. Lorsqu’elle les rouvre, le labyrinthe a disparu. Wendy se réveille dans son lit, au côté de son banquier de mari. A califourchon sur la barre en cuivre servant de pied de lit se tient un faune au regard concupiscent. Il se passe la langue sur deux lèvres tordues par le désir, en détaillant les formes avantageuses de la jeune femme puis lui fait un bref clin d’œil avant de se fondre dans le néant.

De son côté, James se retrouve seul dans le labyrinthe végétal. Il déambule sans but précis à travers le lacis anarchique des allées bordées de charmilles impénétrables. Non loin de là, l’une d’elles débouche sur un étang qui rend à la canopée son image inversée. Il s’arrête un instant, contemple son reflet sur la surface paisible et du bout du pied y pousse un galet. Il aperçoit son visage se troubler et s’étirer en une multitude de cercles réguliers pour se dissoudre et réapparaître avec clarté.

Barrie se laisse conduire par le rêve et finit par découvrir une autre psyché posée au centre du corridor végétal. Une silhouette rendue floue par la distance s’avance lentement vers lui. Il sait, avant même de la reconnaître, qu’il s’agit de Sylvia, l’objet de ses fantasmes. Sylvia, sa muse, son égérie. Ils se retrouvent finalement face à face, presque à se toucher. Seule, l’épaisseur de la pellicule faite d’étain et de mercure les sépare.

Son amour interdit lui fait ce sourire ambigu tellement chargé de mystère et de questions restées sans réponse. Puis son regard glisse pour regarder par-dessus son épaule et le visage de Sylvia affiche cet air mutin qu’il a appris à détester. D’un geste discret du doigt, elle l’invite à faire volte-face.

A l’entrée de l’allée, plusieurs lycans s’amassent, les babines retroussées sur des rangées de crocs qui n’ont de blancheur que celle dérobée à l’astre lunaire. Déjà, les enfants de la nuit s’avancent, grognant et jappant pour se placer aux meilleures places avant que le signal de la curée ne soit donné.

Sans se presser, James contourne la psyché et s’approche du jeu de marelle. Il jette un dernier regard désabusé sur la face aveugle du miroir puis place un pied sur la case « Terre ». A quelques pas, la case « Ciel » semble miroiter, porte onirique annonçant la fin du rêve et le retour vers la triste réalité où l’attend une petite fiole en verre contenant la liqueur d’opium, étiquetée « Buvez-moi ».

A suivre

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