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Des étoiles plein les yeux.

Retour à l'arbre

Qui a dit que les moutons ont le monopole de la grégarité ? Regardez mes jeunes voisins, agglutinés autour du barbecue dans l’attente du premier coup de sifflet de ce match décisif de la coupe du monde. Cela y ressemble vachement, non ?Maintenant, levez la tête, vous voyez ce ciel de traîne ? Le malheureux promène sa dépression avec son petit troupeau de cumulo-nimbus pleurnichards et incontinents. Si cela n’est pas de la grégarité, il faudra que quelqu’un m’explique.Et voilà les premières gouttes, bien grosses et parfaitement grégaires. Bravo les filles, fin du barbecue et remise du match.

Cela s’égaille vers le domicile conjugal. C’est madame qui va être contente. Jusqu’à ce qu’elle comprenne que la tonte de la pelouse est reportée comme le match.Seul reste devant le barbecue qui fume et grésille, Paul, mon voisin préféré. Lorsqu’il s’est rendu compte que la tonte de son terrain de foot lui servant de pelouse m’empêchait de me concentrer pour l’écriture de mon roman – vous ai-je déjà parlé de mon roman ? ce sera une vision toute personnelle de l’exode. J’en suis au moment où Moïse se rend compte qu’il a fait l’erreur de sa vie. Mais je ne suis pas là pour vous parler de mon œuvre en devenir – et bien, ce brave garçon m’a offert un casque antibruit. Comment, dès lors, lui en vouloir ?

Cette pluie providentielle allait me donner l’occasion de lui rendre la pareille. Je m’armai d’un parapluie, sortis sur la terrasse et hélai le supporter en manque qui portait en berne son écharpe bicolore.

— Paul ? criai-je en m’approchant de la haie de thuyas nains qui, dans quelques années, mesurerait trois mètres de haut et me priverait de la vue de la maison cinq façades, piscine chauffée et double garage accolé, archétype du cadre moyen lambda. Il n’y a pas un jour où je ne regrette de m’être un peu plus intéressé à l’œuvre de Tati.

— Oui, Charles ? me répondit-il en arborant le sourire numéro trois, celui réservé pour le petit vieux un peu bizarre habitant la bicoque qui faisait un peu tache dans le quartier.

— Si vous avez un moment, j’aimerais que vous me donniez votre avis sur les derniers crus que je me suis fait envoyer par mon petit viticulteur bordelais. Je pense vous en avoir déjà parlé.

— Ce sera avec plaisir, Charles. Je range le barbecue et j’arrive !

Paul était de ces pousses bien arrosées qui n’arrêtaient pas de s’épanouir tout en hauteur. Les tailleurs et fabricants de grandes tailles ne béniront jamais assez cette longue période de paix qui favorisent l’heureux développement de nos dernières générations.Je le fis entrer par le petit boudoir tout entier réservé à l’écriture. Mes manuscrits gisaient pêle-mêle sur chaque meuble, défiant les lois de l’équilibre et de la gravité. Je vis son regard s’affoler et évitai de lui parler de l’avancement de mes travaux. Je n’aurais pas dû lui faire la lecture de ce chapitre qui présentait un Moïse décidé à entreprendre l’exode en solitaire sur sa mobylette. Peu à peu, par la force des choses, il avait acquis les pouvoirs d’un shaman et s’était mis, à son grand étonnement, à opérer des miracles sur les autochtones, dès son retour dans la société des hommes. Je le vis prêt à s’enfuir et m’empressai donc de prendre la direction de la cave à vin.Comme prévu, Paul heurta violemment le linteau en béton surmontant l’entrée du sous-sol. Un cri de douleur, suivi d’un juron bien senti, m’arracha un bref rictus de satisfaction. Devant ses yeux effarés, je revissai la seule ampoule d’une antique applique et profitai du retour d’une lumière d’un jaune pisseux pour prendre dans un casier un Cabernet Sauvignon acheté cinq euros au magasin du coin.

— Mais... vous l’avez fait exprès, lâcha-t-il plus interloqué que furieux.

— C’était pour la bonne cause, répliquai-je en le prenant par le bras pour l’entraîner jusqu’à la cuisine où je pris une serviette propre, l’humectai d’eau fraîche et l’appliquai sur l’œuf rougeâtre qui naissait au sommet d’un front déjà dégarni. Sans un mot, je débouchai la bouteille et remplis deux verres à pied de piquette bon marché. Tout en sirotant, je regardai mon voisin en proie au questionnement. Il ne fallait pas lui laisser le temps de se ressaisir.

— Sans indiscrétion, Paul, depuis combien d’années êtes-vous marié avec Sarah ? fis-je tout en constatant à l’attitude soudain réservée de mon voisin qu’indiscret, je l’étais.

— Sept ans, Charles.

— Déjà sept ans, fichtre. Le temps passe vite.

Je décidai d’enfoncer le clou en poursuivant sur ma lancée :

— Et tout se passe bien entre vous ? Comment se porte votre couple ?

— Mais, très bien évidemment. Pourquoi ces questions, Charles ? grommela Paul, tout près de prendre congé.

— C’est parce que je vous aime bien, mon ami. Et, pour le prouver, je voudrais vous parler de ma propre expérience dans ce domaine. Mais avant tout, je vais devoir encore vous poser quelques questions que vous jugerez peut-être indiscrètes. Avez-vous ces derniers temps, multiplié des activités extraprofessionnelles ? Des activités que vous ne pratiquez pas en commun, c'est important. Votre épouse, par exemple.

— Et bien, puisque vous y tenez. Oui, elle pratique pas mal d’activités. Nous menons tous deux une vie stressante et cela fait le plus grand bien de se distraire. Il y a l’aquagym le lundi, le roller avec ses anciennes copines de lycée le mardi. Mercredi, évidemment, il y a les activités des enfants. Chaque jeudi, elle assiste à la séance « ladies’night » du petit cinéma arts et essais du quartier. Le vendredi, c’est relâche. Le samedi, il y a l’entretien de la maison et le dimanche, nous faisons notre jogging.

— Ensemble ?

— Non, je suis inscrit à un championnat régional qui nécessite la participation à vingt courses minimum sur la saison. Son niveau n’est pas assez bon pour qu’elle y participe. Mais l’après-midi, nous le passons en famille ! Sauf lorsque mon club de cyclotourisme fait une sortie, évidemment.

— Voilà des semaines bien remplies ! Félicitations ! Quel couple énergique ! Quant à vous, bien sûr, vous avez également vos propres activités ?

— Oui, le lundi...

— Inutile de me les énumérer, mon ami. Je vois le tableau et cela me confirme qu’il devient urgent d’intervenir avant qu’elle ne réclame la compagnie d’un chien. Plus grand il sera, plus longue sera la guérison. Voilà donc ma dernière question, Charles. Voyez-vous encore des étoiles dans le regard de Sarah ?

— Des étoiles, mais... de quelles étoiles parlez-vous donc, Charles ?

— Mais de celles qui illuminent les yeux si beaux de votre compagne, ces yeux qui pétillent et font naître ces si jolies pattes d’oie qui ont su vous faire fondre à une époque. Vous voyez de quelles étoiles, je parle, maintenant ?

Une ombre traversa fugitivement le regard de Paul. Ses lèvres se pincèrent de frustration contenue. Il allait me mentir.

— Vous n’êtes pas obligé de me répondre, mon ami. Connaissez-vous l’expression latine « Festina lente » ? On parle également de procrastination, mais je n’aime pas ce mot, il évoque un peu trop le diagnostic d’une maladie honteuse. Tandis que « Festina lente » renferme toute la sagesse de ces grands hommes qui ont façonné l’Humanité. Aristophane, Auguste, Titus, et même Erasme. Alors, la connaissez-vous ?

— Bien sûr, « Hâtez-vous lentement » qui ne connaît pas cet oxymore ? lâcha Paul, suant d’exaspération contenue.

— Et bien, repris-je, c’est avec « Festina Lente » que je vais illuminer vos jours, avec les étoiles que vous redécouvrirez dans les beaux yeux de Sarah.

C’est avec cette capacité inconsciente de toujours agir dans le bon momentum qu’entra Louise, ma tendre moitié. Elle salua fort chaleureusement Paul avant de prendre un saladier et de repartir, nous laissant seuls, abandonnés, naufragés.

— Vous avez vu les étoiles ? murmurai-je.

— Bon sang, oui...

— Voudriez-vous revoir les mêmes dans les yeux de Sarah ?

— Évidemment !

— Alors « Festina lente », mon ami.

— L’ampoule ?

— L’ampoule.

— Expliquez-moi.

— J'en ai bien l'intention, Paul. Mais faites preuve d’un peu de patience. Je suppose qu’il entre dans vos attributions la maintenance domestique de votre habitation ? pas l’ampoule, évidemment. Les femmes modernes font cela couramment de nos jours. Non, je parle de petites réparations plus pointues, plus techniques ou nécessitant de mettre les doigts dans le cambouis.

— Effectivement.

— Et vous faites cela dans l’instant présent, de sorte que cela passe presque inaperçu aux yeux de votre épouse ?

— Oui, comme je vous l’ai dit, nous menons une vie stressante et nous n’avons que peu de temps pour ces choses sans intérêt.

— J’entends bien. Et pourtant, c’est justement la cause de votre problème. Problème qui pourrait bien conduire votre couple à sa perte. Heureusement, je suis là.

— Mais, comment...

— J’y viens, mon ami. Partons du postulat que la fin d’une souffrance, un mal de dents par exemple, s’accompagne d’un sentiment de délivrance, de joie presque puérile. Et bien, notre « Festina Lente » va lui procurer cette félicité. Il faut que le remplacement de l’ampoule soit un second Noël pour Sarah.

— Combien de temps ?

— Ha, je vois que vous êtes un garçon intelligent, Paul. Pour une ampoule, comptez six mois.

— Six mois ?! Mais elle l’aura remplacée avant !

— C'est pourquoi il nous faut travailler dans le techniquement difficile. Avez-vous un électroménager qui bat de l’aile ?

— La lessiveuse vient de tomber en panne.

— Vous l’avez depuis longtemps ?

— Quatre ans.

— Une bonne marque ?

— Oui, nous achetons Boche pour être tranquilles.

— Boche, mais fabriqué en Chine. C’est donc l’obsolescence programmée. Je vois la cause du mal. Votre spécialiste vous conseille le remplacement de la machine ? Trop de frais de réparation ?

— Oui.

— Ce sont les charbons, vingt-cinq euros. Je vous montrerai comment les remplacer.

— Super ! Quand fait-on cela ?

— Dans trois semaines.

— Trois semaines ?! Mais elle va hurler !

— Normal. D’abord le sevrage de la normalité, c’est le plus douloureux. Ensuite, un traitement à base de petits retards cumulés et d’ici six mois, elle sera addict et vous verrez revenir les premières étoiles. Évidemment, chaque dix ans, il est nécessaire de faire une piqûre de rappel pour éviter le retour de la normalité.

— Une piqûre de rappel ?

— Oui. Je me souviens de mon premier rappel, un chef-d'œuvre. J’avais enfoncé un rouleau de papier toilette dans le siphon du wc. J’ai su tenir trois semaines avant de le déboucher. Je n’avais jamais vu autant d’étoiles. J’avais appelé cela, la quarantaine rugissante. Que de souvenirs.

Il y eut comme un mouvement de flottement chez Paul. Je savais que le questionnement prendrait cette direction. "Festina Lente" comportait certains risques, mais je savais mon petit voisin capable d’y faire face.

— Rugissante ? bégaya-t-il.

— Oui, de temps en temps, il y a rébellion. C’est bon pour le sang, croyez-moi. Et puis, vous connaîtrez la cinquantaine hurlante et enfin, la soixantaine mugissante. Ha, la soixantaine ! Quelle fougue ! Quelle énergie ! Tudieu... Pour nos soixante-dixièmes, je me tâte encore. Il me faudra peut-être me renouveler. Saboter sa tribune peut-être. Je ne suis pas encore décidé.

Paul balançait, mais je le savais mûr. Il allait passer le cap.

— Trois semaines dites-vous ?

— Si vous savez tenir jusque quatre, c’est mieux. Après, revenez me voir. Nous établirons un échéancier et un plan d’action à plus long terme. Votre couple est sauvé, mon ami.

En voyant s’éloigner Paul vers sa haie de thuyas, je songeais que j’aurais dû lui parler des supernovas. C’est joli une supernova et cela illumine tellement le regard. Enfin, puisqu’il n’y avait pas moyen de faire autrement...

Une semaine plus tard, Sarah enfonça la porte de ma cuisine. Je vis dans ses yeux les plus belles supernovas de notre galaxie. Quelle beauté, quelle splendeur !

Six mois s’écoulèrent avant que la maison de mes petits voisins soit mise en vente. Je n’entendrais donc plus le bruit exaspérant de cette tondeuse diabolique et je pourrais enfin reprendre l’écriture de mon roman.

Mais avant, il faudrait que je m’occupe de Philippe, mon autre voisin. Sa nouvelle passion de bûcheronnage commence à m’indisposer.

A suivre

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