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A VOS PLUMES !

Onze heures trente, au clocher du village.

Exécution !

J’ouvre les deux battants de ma fenêtre, saute à pieds joints sur le trottoir, referme doucement derrière moi. Personne.

Terré depuis trois jours dans cette minuscule auberge, n’ayant mis le nez dehors que pour des repérages de nuit, je me fais l’effet d’un prédateur sortant de sa tanière en calculant son effet de surprise.

Sur la grand’rue déserte, tous réverbères éteints, je marche à pas feutrés, voulant éviter jusqu’au crissement des gravillons que pourrait éveiller ma semelle. C’est une nuit comme on les aime dans le métier : bien noire, épaisse et gluante, une nuit où la lune s’abstient de luire sur les pavés froids, complice sinistre des dessous que j’ai pour mission de déballer au grand jour, dans tout l’éclat de leur scandale. Au bout du village endormi, je m’engage sur le chemin de terre qui monte en lacets vers la villa, défoncé par les ornières des quatre-quatre de luxe.

Pas question d’allumer une cigarette, encore moins une lampe frontale. Me voilà condamné, pour accomplir ma basse besogne, à trébucher dans la boue durcie, sans me laisser inquiéter par les craquements du sous-bois, ni surprendre par l’irruption de la chouette fendant l’air comme une vrille muette.

À mesure que je progresse vers l’objectif, je retiens mes pas, lève les pieds bien haut, au ralenti, jusqu’à me croire en état d’apesanteur, pour mieux museler la tension nerveuse qui risquerait de me porter avec trop de précipitation vers ma cible. Ma mobilité doit se mettre au diapason du frisson léger de la nuit, mon souffle ne dépareiller en rien avec cette respiration au ralenti de la nature qui, comme moi, ne dort jamais.

Mais la côte est raide, les dix kilos de matériel pèsent lourd dans mon sac en bandoulière, les battements de mon cœur cognent, refluent mon sang jusqu’aux oreilles, mouillent mes tempes. Je dois m’arrêter. Après une pause, j’enfile ma cagoule, mes gants, boutonne ma tenue de camouflage. Je remets un pied devant l’autre, jusqu’au mur d’enceinte, que je franchis à l’aide de l’échelle pliante cachée hier soir dans un fourré, et retrouvée juste à l’instant, non sans peine. Hop ! Me voilà de l’autre côté. Enfin, au détour du dernier lacet, une masse énorme et blanche : la grande villa de Monsieur le Ministre, aux façades bien éclairées. Tout autour, des spots placés en quinconce, balayant des pans entiers de pelouse.

Je recule d’instinct, rappelé à l’ordre par la ronde des deux vigiles qui montent la garde et font le tour de la propriété avec des lampes électriques. Ce soir, ils sont légèrement en retard. Depuis trois nuits que je fais le guet, j’ai compté une ronde toutes les deux heures à partir de vingt heures trente, noté l’horaire du retour au poste de surveillance, ainsi que la durée du jeu de cartes, étalé entre deux écrans de contrôle, jusqu’à la ronde suivante.

À l’intérieur de la grande maison, en revanche, tout semble endormi. L’ampoule seule de la petite cahute des gardiens brille encore. À cette heure-là, Monsieur le Ministre a déjà fermé ses persiennes, peut-être aussi les yeux. Mais ce n’est pas Monsieur le Ministre que je cherche. Ma cible, ce n’est pas Monsieur le Ministre. Non, mais celle qu’il cache ici.

Le pactole, la coquine !

Et personne sur le coup !

Si ce soir, je peux passer à l’acte, après trois jours d’observation, ce sera le jackpot… Vu que personne n’a jamais vu le bout de son nez, à la fille, sa tête a été mise à prix, dans le milieu... Et on me paiera cher, très cher, quand je l’aurais eue dans ma ligne de mire !

Parce que la jeune demoiselle, pour Monsieur le Ministre, c’est sa chasse gardée, son secret, sa passion, son talon d’Achille. Pourquoi ? Trop jeune pour lui, à ce qu’il paraît. En plus, il est marié, le Ministre. Et passe pour un père de famille exemplaire. Alors, on murmure, on suppute, on cancane, et, pour finir, on continue de bien cacher la chose... Avec toutes les ressources qu’un Ministère plutôt équipé peut mettre à disposition…

Mais voilà, si la belle finit dans une boîte, cela changera bien des choses ! 

Je ne bouge pas d’un millimètre. Les vigiles se séparent au milieu du perron, passent les deux angles de la villa de concert, l’un à droite, l’autre à gauche, se croiseront de l’autre côté de la maison dans une minute quarante-cinq. De mon angle d’observation, je vois les petits nuages de brume tiède que font leurs haleines. Le double faisceau de lumière qui balaie les graviers disparaît de part et d’autre, de chaque côté de la façade principale. Je rampe vers les barbelés, profite de ce que les gardiens s’attardent côté parc pour sectionner les fils électriques, et détourner le courant avec des pinces et des rallonges. Puis je cours vers les poubelles, dont l’emplacement est volontairement laissé dans l’obscurité la plus complète. Lorsqu’ils reviennent du côté de la cahute, pressés de s’y enfermer au chaud, je m’installe entre deux bacs à ordures. En cas d’alerte et de repli, je pourrais toujours enfouir les pièces à conviction au fond de la poubelle…

Le jeu de cartes a repris son cours au poste de surveillance. Le calme est revenu. Plus personne alentour.

J’ouvre mon sac, lesté par dix kilos de technologie, prêt à craquer sous la pression de l’encombrant engin qui pointe sous le tissu comme une crosse. Je déballe. Il faut tout préparer avant l’apparition de ma Roxane au balcon. Monter, emboîter, tourner, visser, enclencher, régler. Se tenir à l’affût du moindre ronronnement, du plus petit déclic. Souffler sur le cache de la lunette. Vérifier la vision nocturne. Agrandir. Faire la mise au point. Cadrer. Qu’il n’y ait plus qu’à presser, enfin. Que tout soit sous contrôle, avant l’heure, pour faire tomber la princesse dans la fosse aux lions, du haut de la tour d’ivoire où la maintient, cloîtrée comme une icône dans sa châsse, Monsieur le Ministre.

Tel un soldat dans sa tranchée, pataugeant dans la boue derrière sa mitrailleuse, prêt à déclencher un tir d’artillerie, me voilà sur le qui-vive, vêtu en Rambo, l’œil dans le viseur, exalté par la silencieuse puissance de l’engin à longue portée que je viens d’installer sur son trépied. La certitude que ma cible sera, demain, négociée au plus offrant, ne doit pas me faire trembler. Ni les scrupules que pourraient faire naître la pensée de briser et une carrière, et une vie. Non. Pas de danger de ce côté là : la morale n’est pas mon affaire, loin de moi la prétention d’agir en justicier. Je ne suis qu’un tueur d’intimité - à gages, il va sans dire - un tireur d’élite qui dégaine sans bruit, lance ses éclairs, shoote en rafale, mitraille sans laisser de traces et remballe dare-dare, disparaissant, furtivement, après avoir mis le feu aux poudres. Comme tout exécuteur de basse tâche, je me camoufle avec la même aisance en amont d’un tapis rouge qu’au fond d’une fosse septique, pour la bonne raison que si les grands de ce monde peuvent être descendus en flammes, sous les feux de la rampe, pris dans leurs ors et leurs paillettes, ils peuvent l’être, plus efficacement encore, lors d’un malheureux passage aux toilettes. Où qu’ils se trouvent, quel que soit le moment, je les tiens en joue, parce que leurs têtes rapportent gros, surtout lorsqu’elles sont couronnées, et que par conséquent, je les collectionne avec un soin jaloux, comme des trophées, pour ne pas dire des scalps. Quel tableau de chasse ! Combien, en vingt ans de métier, n’en ai-je pas réduites, des têtes, ou agrandies, au gré des cruels caprices de mes commanditaires, eux-mêmes soumis à la loi de la jungle ?

Me voilà fin prêt. La belle peut tirer les rideaux, ouvrir la fenêtre, s’avancer sur le balcon, fumer tranquillement sa cigarette après l’amour, pendant que Monsieur le Ministre jette un dernier œil à ses dossiers. Moi, je suis à mon poste, accroché à mon engin sur pied, cet engin qui fait et défait la vie des gens, et qui me sert, à moi, d’œil pour les viser, de nez pour les pister, de sexe pour les violer, d’arme pour les shooter.

Il est minuit passé. L’heure du crime. Tout doucement, avec mille précautions, la porte-fenêtre s’ouvre, sur une chambre bien éclairée. Ouf. Mademoiselle, en dépit du froid, vient fumer à sa fenêtre, comme chaque soir. De mon angle de vue, elle se trouve pile en face de moi, en surplomb, pour ainsi dire offerte, le visage tourné vers moi, tout à moi. Parfait. J’arme. Vraiment, on dirait qu’elle pose, sans savoir à quel point elle s’expose. Et je suis sans pitié pour cette candeur de seize ans, cette fraîcheur d’enfant, cette ignorance absolue de ce que la petite escapade nocturne, au balcon, est bien certainement la dernière des dernières.

J’appuie sur le déclencheur. Raté. La jeune demoiselle a bêtement sursauté, reculé de deux mètres à l’autre bout du balcon. Aurait-elle entendu quelque chose ? Le léger bruit d’engrenage du mécanisme ? Impossible. Je change de position. Il faut recommencer. Elle fait volte-face, me tourne carrément le dos cette fois. Se doute-t-elle de quelque chose ? Je dois agir vite, éviter à tout prix qu’elle rentre à l’intérieur et referme derrière elle. Tout serait à refaire ! Elle jette un long regard en direction de la pièce éclairée, en prenant bien soin de garder la cigarette derrière son dos, comme une gamine craignant de se faire prendre en flagrant délit. Ouf ! Ce n’est pas ma présence qui l’a alertée.  Il faut absolument qu’elle reprenne sa position initiale, idéale par rapport à ma ligne de mire. J’ai l’idée, assez dangereuse, de lancer quelques cailloux en direction du balcon. La ruse fonctionne. Elle se retourne. Elle a l’air tout à fait affolée, à présent. J’en oublie d’appuyer sur la détente, et de fixer ainsi à jamais l’expression d’effroi sur le petit visage d’ange. Elle regarde par terre, à droite, à gauche, se rétracte à nouveau. Du coup, mû par une sorte d’amusement cruel, je tente quelques ricochets supplémentaires. Cette fois, la jeune beauté écrase sa cigarette précipitamment, la jette dans le vide et lance un appel.

-Messieurs ? C’est vous ? 

Pas de réponse. Je me racle la gorge.

-Messieurs ? Vous êtes là ? » crie-t-elle un peu plus fort, toujours penchée en avant, cherchant à apercevoir la ronde rassurante des vigiles.

Je crois que je vais pouvoir réaliser mon projet. Ma grande idée. Si le Ministre déboule, là, maintenant, comme j’en ai bien l’intention, j’ai toutes les chances d’avoir le haut fonctionnaire et sa donzelle en même temps. D’une pierre deux coups. Et pan !

Je continue à faire un peu de bruit, assez pour continuer à semer le doute dans son esprit, pas trop pour ne pas alerter les vigiles.

-Charles ! 

La demoiselle a vraiment crié fort, cette fois. La voix a porté. Au bout d’un instant, une porte claque de l’intérieur, quelqu’un fait irruption dans la pièce, s’étonne de ces aérations nocturnes, s’exclame qu’il fait un froid de loup dans cette pièce, demande ce qu’on fait dehors à une heure pareille par une température pareille.

-J’ai entendu du bruit dans le jardin, se justifie la coupable. Je me suis demandé si ce n’était pas…

-C’est idiot ! Tu sais bien que c’est la ronde qui passe !

-Mais non, il n’y a aucune lampe électrique… 

Monsieur le Ministre s’expose à son tour, en robe de chambre, sur le balcon, fait son inspection, regarde en bas, se penche franchement, ne trouve rien de suspect. Je retiens mon souffle.

-Tu te fais des frayeurs pour rien ! lâche-t-il. Viens, on rentre.

Là-dessus, il entoure les épaules de la belle, jette un dernier coup d’œil circulaire. C’est le moment. Ils se tiennent tous les deux l’un contre l’autre, transis, vaguement inquiets, troublés par le silence incertain du bois tout proche. Entre le lustre de la pièce et la lanterne de la façade, ils sont en pleine lumière, vulnérables. Pas le temps de fignoler, il faut mitrailler sur le champ. Les voilà tous les deux dans le viseur, en même temps, c’est un miracle, une cible pareille. En joue ! Je réarme, je canarde. Un vrai feu d’artifice. Bingo. Pour assurer mes arrières, au cas où, on ne sait jamais, je dégaine mon petit automatique, j’appuie à nouveau sur le déclencheur, qui hoquète en faisant un bruit de rafale. Deux précautions valent mieux qu’une.

Et puis, plus rien. Grand silence. Terminée, la carrière du Ministre. Quant à la fille, grillée aussi. Tout est fini.

Il ne me reste plus qu’à détaler. Avant de tout enfourner, pêle-mêle, dans mon énorme sac, je déclenche l’ouverture du clapet, récupère la précieuse bobine, à peine plus grosse qu’une cartouche. Le monstre, un énorme Nikon de mille deux cent millimètres, dressé l’instant d’avant comme un canon, repose à présent au fond du sac, tout à fait inoffensif depuis qu’il a été déchargé. Autour de moi, je sens déjà flotter le parfum du scandale qui se répandra bientôt comme une traînée de poudre, cette poudre que je n’ai jamais eu l’intention de faire parler, mais à laquelle je suis bien conscient d’avoir mis le feu.

Sur cette pensée, je redescends à vive allure jusqu’à l’auberge, tenant dans mon poing serré le petit cylindre de plastique qui renferme, enroulé sur lui-même, le témoin de mon forfait. De retour sur la grand’rue, toujours déserte, je grimpe à ma cellule comme j’en étais sorti.

Enfin, je peux ôter ma cagoule, mon treillis. Je suis en nage. En nage, mais je jubile, car demain matin, à la première heure, toute ma série de clichés s’étalera au grand jour sur le bureau du chef de service photos, qui les montrera ou non au grand patron de la rédaction. L’épreuve du feu, bien sûr, pour un paparazzo. Et je me prends à rêver que, parmi toutes les photographies du Ministre et de sa maîtresse, certaines rejoindront la chemise cartonnée où figure, en grosses lettres d’imprimerie, la mention :

« Bons à tirer »  

Bons à tirer, ces deux là ?

Et comment ! Tout le plaisir fut pour moi.

Au tour de la presse, maintenant, de les descendre…

Et au public de les achever.

-Allez, mon p’tit coco, laisse les veilles fesses de mémé se poser sur la banquette.

Tous les jeudis après-midi, été comme hiver, on allait en ville. Pour conclure notre périple épuisant dans les magasins, on faisait une pause syndicale qu’elle disait,au Chanteclerc, rue Charles Corbeau, tout près de la cathédrale Notre-Dame. A Evreux.

-Un Byrrh, Jean-Louis et un diabolo pour le gosse. A quoi que tu le veux ton diabolo, menthe ou fraise ?

Jean-Louis donnait un coup de lavette furtif sur la table collante avant de poser nos verres. Il me faisait un clin d’œil en sortant de sa poche une fine paille dont la couleur demeurait un mystère jusqu’au dernier moment. Mémé arrachait le papier d’un coup de dent rageur. C’est jaune, qu’elle était cette fois la paille, c’était beau dans le rouge sang de la fraise. Mémé, c’était son p’tit coup de fouet ses Byrrh du jeudi.

On se regardait dans le blanc des yeux. Elle déballait le goûter, un flan à la croute dorée saupoudré de sucre glace pour moi et un éclair au chocolat pour elle. Quand je faisais du bruit avec ma paille en arrivant au fond du verre, invariablement, elle se levait en titubant pour aller aux toilettes avec un semblant de dignité.

Comme un diable sortant de la boite, j’allais prendre sa place sur la banquette. Je me lovais dans l’empreinte de sa grosse carcasse. C’était chaud,moelleux, sans aspérité, le commencement du monde. Son odeur imprégnait mes joues fraiches.

-Eh, ben mon p’tit canard, t’as encore pris ma place, qu’elle disait à chaque fois en revenant.

Elle partait d’un rire gras, laissait sa monnaie sur le comptoir, et on filait sur le parking récupérer la voiture, direction Sainte-Colombe.

Mémé l’avait dans l’ordre.

***

Les feux arrière de la mini s’embrasent à intervalles réguliers. Une belle petite bagnole. Elle ralentit à l’amorce des courbes douces. Il n’y a pas beaucoup de virages entre Evreux et Lisieux, ça file droit. Deux légères demi-lunes vers Perriers-la-campagne peut-être, rien de bien méchant. Après Lisieux, ça tournicote un peu, jusqu’à Caen. Je le sais, j’ai l’empreinte de chaque virage de la nationale dans ma rétine. Depuis l’année dernière quand je suivais Lydie Bertin.

Décevante Lydie Bertin, tout comme Caroline Roinsard. C’est incroyable, le nombre de personnes qui ne tiennent pas leurs promesses. Lydie et Caroline, toutes deux sans consistance, sans véritable chaleur salvatrice. Mais, mon espoir ne s’amenuise pas avec le temps. Je suis en prière, j’ai froid, j’ai faim. Je suis un pèlerin. Afin de me donner du courage, je songe à l’écho enthousiasmant de rondeurs joyeuses, de chairs alanguies, de postérieurs abandonnés. Je rêve de cette délicieuse tiédeur, de cette moiteur à peine perceptible qui affole mes sens. J’effleure avec passion, butine avec ferveur les effluves de musc et de savonnette bon marché.

Lydie, pourtant,était entrée dans le Café de la Basilique avec toute la fraîcheur de ses trente ans. Elle avait des boucles cuivrées qui auguraient un parfum capiteux. Une dentition saine, des pommettes saillantes joliment rosies par le vent de février. Une nuque gracile, fragile comme du petit bois. Depuis quelques semaines, je balisais ses habitudes. J’avalais les kilomètres entre Sainte-Colombe et Lisieux, quarante cinq minutes à tout casser. Oui, cette route est mon royaume, treize, ça porte bonheur, je n’ai jamais été superstitieux.

Lydie quittait le domicile parental vers huit heures, se rendait à son travail dans la boutique « Sous la protection de Sainte-Thérèse », déjeunait souvent seule, rentrait chez ses parents pour le dîner familial. Je restais là en planque près de leur pavillonà les observer tous les trois autour du gratin dauphinois du mardi, des coquillettes du mercredi. On aurait dit des statues de cire. De muettes conversations ponctuaient le dîner, des banalités entre deux bouchées. On devrait toujours se méfier des jeunes femmes vendant des articles religieux. Tripoter des chapelets, des statuettes bénies pendant toute la sainte journée n’encourage pas la gaudriole. On donnerait à certaines le Bon Dieu sans confession, le diable chevillé au corps, ce sont les pires. Elles cachent bien leur jeu, une sorte de grande loterie mystique, c’est tout l’un ou tout l’autre.

Bref, quand Lydie Bertin a posé son joli petit cul sur la banquette chocolat du Café de la Basilique, mon sang n’a fait qu’un tour. J’étais déjà installé, le garçon venait d’apporter mon entrée, une terrine de poisson maison qui fleurait bon le littoral normand. Elle m’a fait un petit signe courtois, l’air un peu pincé toutefois, a ôté son manteau de laine. J’ai pu admirer sa cambrure délicieuse quand elle s’est glissée derrière la table. A cet instant précis, les abdominaux se contractent, les fesses basculent vers l’arrière avant de rentrer en contact avec la moleskine. Je tiens mes préliminaires. Un long frisson me parcourt l’échine. Je jouis intensément de l’instant. Désormais son manteau épouse le mien sur la banquette. Je dévale encore sa chute de reins en fermant les yeux. Mademoiselle Bertin a presque terminé sa sole avec écrasé de pommes de terres. Elle tamponne ses lèvres de temps à autre afin de se donner une contenance. Pour le dessert, elle choisit le moelleux au chocolat. Le garçon flirte, elle l’ignore. C’est une gourmande, j’aime les gourmandes. Elle remet son manteau avant de se lever, nouveau petit signe de tête, et file payer au comptoir.

Ma main gauche affronte alors la froideur du skaï pour atteindre le doux cocon de son intimité. Je peux encore m’imprégner de la chaleur éphémère qui s’échappe de l’assise, je parcours les contours que le corps de Lydie a imprimés sur le siège. Devinant le charnu, j’insiste avec mon index sur les minuscules alvéoles du tissu, je récolte le pollen, toutes les fibres microscopiques oubliées. Lydie Bertin vient de passer la porte, je fais tomber mon couteau. Fallacieux prétexte pour coller mon visage dans ce bénitier charnel qui refroidit. Je suis déçu, ma récolte olfactive est bien mince, sans surprise, un parfum de vieille fille assumé. Savon à l’amande amère, de ceux qui se transforment en laitdans les cuvettes émaillées. Je l’imagine au petit matin, frottant son sexe endormi avec un gant rugueux pour anéantir l’odeur du désir. Mon miel sera de piètre qualité, exit Lydie Bertin. Mon temps est précieux, je lui en veux encore.

Pourquoi il me fait des appels de phares ce connard, même si la mini pile, à cette distance je l’évite sans problème. Je pourrais conduire les yeux fermés, j’ai assimilé depuis longtemps les fourberies du tracé, la profondeur des fossés. Je peux identifier les silhouettes spectrales des arbres, j’anticipe les croisements. En arrivant àEcardenville, il faut rester vigilant. Le danger vient toujours des autres.

En avril, j’ai espionné Caroline Roinsard. J’avais de nouvelles ambitions. Après le cul- bénit, j’avais besoin d’un cordial. Mademoiselle Roinsard n’avait pas des habitudes très catholiques, elle arrondissait ses fins de mois en racolant à la brasserie du Palais. Quelques notables en mal de gâteries lui donnaient rendez-vous sur la banquette carmin de cet établissement plutôt bien tenu.

Le crachin laque l’asphalte, j’aime conduire quand il pleut. Le bruit des essuie-glaces rythme le cours de mes pensées. Caroline a le mérite de me faire sortir des sentiers battus.. Elle prend la direction de Saint-Aquilin de Pacy. Par là, dès la sortie d’Evreux, la nationale est tracée à la règle pendant quelques kilomètres. Caroline appuie sur le champignon jusqu’au virage après le Buisson de Mai. J’ai du mal à la suivre. Elle bifurque sur la gauche, au cœur de la forêt et rejoint un petit hameau. Je dois attendre, ne pas me faire repérer, jusqu’à l’extinction totale du halo puissant des pleins phares. C’est la cambrousse.

Pas question d’allumer une cigarette, encore moins une lampe frontale. Me voilà condamné, pour accomplir ma basse besogne, à trébucher dans la boue durcie, sans me laisser inquiéter par les craquements du sous-bois, ni surprendre par l’irruption de la chouette fendant l’air comme une vrille muette. À mesure que je progresse vers l’objectif, je retiens mes pas, lève les pieds bien haut, au ralenti, jusqu’à me croire en état d’apesanteur, pour mieux museler la tension nerveuse qui risquerait de me porter avec trop de précipitation vers ma cible. Ma mobilité doit se mettre au diapason du frisson léger de la nuit, mon souffle ne dépareiller en rien avec cette respiration au ralenti de la nature qui, comme moi, ne dort jamais.

Un chien galeux aboie devant une grande baraque sans caractère. Je comprends pourquoi elle a envie de fuir cet endroit. Le clébard s’est tu. J’ai droit à un striptease en ombre chinoise. Elle a des arguments.

J’ai une pensée émue pour la banquette de la brasserie du palais.

Caroline quittait la ferme vers onze heures. Un boulot de caissière à mi-temps lui permettait d’organiser ses cinq à sept. J’aime les filles qui ont de la volonté. Entre deux clients, le patron de la brasserie apportait une carafe d’eau et fermait les yeux sur ce petit trafic qui fidélisait sa clientèle. J’ai choisi ce moment pour m’asseoir près d’elle et commander un demi. Elle était brune, plutôt jolie, une bouche à damner un saint. Vingt minutes plus tard un grand type lui a fait signe près de la porte. Je trépignais. Ses fesses ont effleuré ma table quand elle est partie. J’avais espéré les braises de l’enfer, son cul encore brûlant de l’étreinte précédente, un parfum de cyprine. Mes doigts agiles, rompus à l’exercice n’avaient pourtant pas perdu de temps. Le cuir artificiel rouge refroidissait à toute vitesse. J’ai vite fait rouler une pièce de ma poche afin de justifier mon inclinaison habituelle.De cette cavité molle et tiède remontait une odeur fade, écœurante, très loin de ce que j’avais imaginé. Elle avait eu le temps de se laver. Un gel spécialement conçu pour l’hygiène intime, j’en aurais mis ma main à couper, PH neutre, sans savon, sans parabène. Sans saveur. J’ai quand même léché mon doigt, j’ai toussé comme si j’avais avalé un insecte par mégarde. Sa robe angora laissait des séquelles. J’ai fini mon verre. Quand elle a repris la direction de Préaux, j’ai eu pitié. Pourquoi laisser Caroline s’engluer dans une routine sans risque ?

Sauf celui de traverser la forêt.

Tiens, Sa mini rouge ralentit encore, c’est bon d’utiliser le possessif. Elle m’a peut-être repéré. Non, impossible à cette période de l’année, trop de circulation. Par là, la nationale fait de la poésie, on traverse Saint-Désir, Crèvecœur, jusqu’à Caen c’est moins monotone, ça tourne un peu sans étourdir. Depuis quelques jours, je connais son prénom : Oriane. Le vendredi, elle va au cinéma à Lisieux, le Royal. Je n’y vais jamais, je déteste les sièges en tissu rouge. Une pâle imitation de velours, une étoffe qui ne retient pas grand-chose quand on la quitte.

Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle bifurque sur la départementale 45, direction Houlgate. J’aurais du m’en douter quand je l’ai vue mettre sa valise fleurie dans le coffre. Le soleil m’éblouit, les bestioles laissent de longues traces grasses en s’écrasant sur le pare-brise.

Oriane enlève les épines des roses dans sa boutique, rue François Vilon. Je suis allé acheter un bouquet composé pour mettre sur la tombe de mémé. D’habitude, je ne leur parle jamais, aux fleuristes. Oriane est différente. Elle ne me donne pas ses fins de vases.

-Vous avez une préférence ?

-Pas de Gerbera, je n’aime pas trop. Je vous fais confiance.

-Je sais exactement ce qu’il vous faut.

Elle a une petite mèche blonde qui balaie son front, ses yeux pétillent. Je suis sous le charme, hypnotisé.Elle me tend le plus joli bouquet jamais vu : Muguet, myosotis, jacinthe cobalt. L’ivresse me guette. Mémé aurait été contente, elle adorait le bleu et le blanc, les couleurs de mai qu’elle disait, le mois de la Vierge. Mémé avait bricolé une niche en bois planquée au milieu des pervenches, la statue de Marie faisait la fière dans ce refuge providentiel. Une prière furtive s’amorçait à chacun de nos passages, plus spécialement en mai. Le point culminant de ce pèlerinage local était en août pour l’Assomption. Mémé sortait le grand jeu, disposait tout un tas de petites bougies. On se recueillait, main dans la main.

Je vous salue Marie.

Je sors enfin de la Nationale 13 après des années d’errance.

Oriane est raffinée, ses goûts sont sûrs, l’hôtel est charmant. Elle se gare dans une rue perpendiculaire, sort sa valise du coffre sans effort. Je l’ai attendue en sirotant un cocktail sur la terrasse. Elle s’est changée pour le dîner, une robe très près du corps souligne ses formes pleines. En pénétrant dans la salle du restaurant, elle n’a pas un moment d’hésitation. Elle choisit la banquette avec vue sur la mer. Le garçon gâche mon plaisir en reculant la table. L’assise moelleuse accueille son postérieur divin. Elle finit sa coupe de champagne, reste imperturbable quand je m’assois à sa gauche. Des miroirs enveloppent la pièce de reflets rassurants, mes sensations sont décuplées.

Je savoure l’attente. C’est un moment de perfection. La banquette est parfaite, moleskine caramel, tendre, soyeuse. Quant enfin elle se lève, j’opère un glissement savant. Ma paume absorbe son rayonnement, mes doigts caressent un buisson ardent, j’atteins le septième ciel avant son retour. Des ondes vibrionnantes aimantent ma main gauche au tissu onctueux. Une indescriptible torpeur m’envahit, je ne veux rien perdre de cet instant. Quand je me penche pour ramasser ma serviette, tous les parfums de la boutique d’Oriane me pénètrent, senteur de sous-bois moussu, rose poivrée, lys entêtant… Je me relève rouge comme une écrevisse. La tête me tourne, je ne pourrais jamais partager un tel trésor, je revendique l’exclusivité.

-Voulez –vous vous joindre à moi pour le dessert ? propose-t-elle avec un sourire espiègle.

J’ai besoin de prendre l’air avant de répondre. Un petit hochement de tête et je me lève rapidement pour aller me rafraîchir.

Le miroir m’offre un reflet imprévisible, je vois sa main glisser avidement jusqu’à ma place, elle se délecte de mon souvenir enflammé. Quand je parviens au milieu de la salle, un couvert heurte bruyamment le sol. Oriane se penche sur la banquette. Elle a encore les yeux fermés en se relevant, affiche un air satisfait en prenant la première bouchée de sa tarte normande.

Un soir, Albrecht voulait récupérer un livre qu’il avait commandé dans une librairie anglaise. Il se pressait pour arriver avant la fermeture à 23 heures, car celle-ci avait comme caractéristique de rester ouverte très tard. Or cela faisait déjà un bon moment qu’il l’attendait et un texto venait de l’avertir.

Il s’était adressé à cette librairie, car il savait qu’il lui serait aisé de l’importer des États-Unis, ce qui n’était pas le cas pour la plupart d’entre elles. Il s’agissait du «  Dictionary of Interesting and Unusual Words » de George Stone Saussy III édité par l’University of South Carolina. Un dictionnaire répertoriant d’intéressants mots rarement utilisés. Il en avait besoin, car il était en train de lire le « Lolita » de Vladimir Nabokov dans sa version originale.

Par chance, il arriva juste à temps avant qu’elle ne ferme. Il poussa la porte assez fort ce qui provoqua un léger fracas. Mais l’employé perché sur son haut tabouret ne le remarqua pas. Il était très absorbé par le décompte de la caisse et le rapprochement entre la recette du jour et le solde affiché par la machine.

Albrecht ne voulait pas le déranger et profita de sa concentration pour examiner les rayons débordant de livres de toutes sortes, approximativement répartis par genre littéraire : romans, nouvelles, d’arts et autres. On en trouvait des neufs et d’occasions, mais surtout de rares et d’anciens. Elles ployaient sous cet incroyable amoncellement. L’employé toujours penché sur son comptoir s’échinait à résoudre un problème comptable. Il manquait un euro vingt-cinq centimes. Albrecht grimpa à l’étage en attendant qu’il lui fasse signe.

Encore songeur devant cette accumulation de curiosités, il fut surpris lorsque la lumière s’éteignit. Il entendit très distinctement la porte se fermer ainsi que les tours de clé dans la serrure. L’employé l’avait-il oublié ou bien était-il passé complètement inaperçu ? Il se précipita au rez-de-chaussée en vain, tout avait été clos. Il avait beau manœuvrer la poignée, celle-ci résista. Heureusement, il n’y avait pas encore de systèmes d’alarme à cette époque.

Le voilà enfermé, fait comme un rat de bibliothèque, ce qui l’amusa. Mais que pouvait-il faire ? En tout cas, ne pas essayer de forcer la serrure, car cela revenait à livrer la librairie à un quelconque chaland mal intentionné. Il dut se résoudre à passer la nuit au milieu de cette foisonnante jungle de papier peuplée de millions de feuilles de tout format, sagement rangées et reliées.

Était-ce un inconvénient ou une chance ? Il n’avait aucun projet pour la soirée et il prit la chose du bon côté. Après tout, rester une nuit entière dans ce lieu qu’il connaissait bien pour l’avoir fréquenté à plusieurs reprises, ne lui déplut pas. Il savait qu’il y avait plusieurs canapés destinés aux écrivains en mal d’hébergement, ce qui était une tradition de ce temple littéraire : la Shakespeare & Cie, fondée en 1951, initialement nommée Le Mistral, par un libraire hors du commun. Elle était située non loin de Notre-Dame de Paris sur le quai en face, rue de la Bûcherie.

Au premier étage, il y avait trois canapés recouverts de velours rouge et vert, ainsi qu’un minuscule bureau où l’on ne pouvait se tenir debout, agrémenté d’une vieille machine à écrire Underwood. Elle avait certainement servi aux nombreux écrivains de passage. Il s’assit sur le fauteuil dont le revêtement en moleskine avait été élimé par leurs postérieurs. Il voulut utiliser l’antiquité pour poursuivre la rédaction de son recueil de poèmes inachevé et de la sorte tuer le temps. Mais les touches résistèrent sous ses doigts. Il remit une fois de plus aux calendes grecques son projet littéraire.

Ensuite, il explora ce microcosme qui s’offrait à lui, et à lui seul. Le peu de lumière filtrant à travers les carreaux lui permit de s’orienter sans difficulté dans ce labyrinthe. Mais que pourrait-il faire durant toute cette nuit ?

Il prit un vieux livre sur une étagère et l’ouvrit au hasard. Advienne que pourra. Il tomba sur « La merveilleuse aventure de Cabeza de Baca » de Haniel Long. Ouvrage qu’il cherchait depuis longtemps sans ne l’avoir jamais trouvé, car épuisé. C’était une édition assez ancienne in-quarto. Il était en parfait état mis à part quelques pages écornées par les nombreuses personnes qui l’avaient eu entre leurs mains. Il relatait le périple de Cabeza de Baca durant sa longue pérégrination dans le Nouveau Monde. Albrecht se servit de la lampe de son téléphone portable pour en commencer la lecture, espérant que la batterie tiendrait un bon moment. Cabeza de Baca était un conquistador espagnol. Il embarqua à Sanlúcar de Barrameda située à l’embouchure du Guadalquivir et aborda après une longue traversée les Indes en 1527. Avec tous ses compagnons, il fut l’un des premiers à fouler ces terres et manger de la viande de bison. Les Indiens les firent prisonniers. Sa vie en fut totalement bouleversée. Il erra dans les déserts du Nouveau Monde et son périple dura huit ans. Les Indiens lui demandèrent de les guérir et le menacèrent de mort s’il refusait. Peu à peu, par la force des choses, il acquit les pouvoirs d’un shaman et se mit, à son grand étonnement, à opérer des miracles sur les autochtones. Il envoya une supplique à son roi, dans laquelle il dressa un portrait très humain de ces peuplades. Il fut un des rares Espagnols à ne pas se perdre dans l’inextinguible soif d’or et le délire forcené de conversion des sauvages à la religion catholique. Il se trouva ainsi en harmonie avec les socles de sa foi et l’amour du prochain. Il racheta à sa manière les exactions des envahisseurs.

Cette lecture le fascina, il existait donc des personnes susceptibles de transformation. Ses larmes jaillirent et tombèrent sur les pages du livre. Il les essuya du mieux qu’il put avec un mouchoir dont il ne se séparait jamais.  Heureusement, elles n’abîmèrent pas le papier. Il remit délicatement le texte à sa place, entre deux ouvrages reliés, car aucune autre n’aurait pu lui convenir. Puis il en prit un avec une couverture noire, se rassit et y plongea à nouveau. Peu de temps après, il lui glissa des mains. 

Au petit matin, le grand livre était lové sur ses genoux, comme un chat recherchant un peu de chaleur et s’il s’était mis à ronfler cela n’aurait étonné personne. Albrecht se leva délicatement afin de ne pas le réveiller et le rangea dans une étagère où un couffin semblait l’attendre. Puis, il chercha un toilette ou un lavabo et de quoi se faire un petit déjeuner succinct. Il trouva un petit réduit où il y avait une cafetière, un peu de café moulu et un paquet de biscuits entamé. Le doux chuintement de celle-ci l’aida à émerger de ses brumes matinales. Il ne lui restait plus qu’à attendre tranquillement l’arrivée de l’employé censé faire l’ouverture, pour quitter les lieux.

Quand celle-ci arriva, il se fit le plus discret possible afin qu’elle ne lui pose pas de questions, mais surtout pour ne pas l’effrayer. Il craignait qu’elle le prenne pour un cambrioleur. Pendant qu’elle se rendit dans un petit cagibi servant de vestiaire, il se faufila silencieusement vers la porte et parvint à l’entrebâiller sans qu’elle grince. Un grand soleil éclairait déjà la façade de Notre-Dame. L’habituelle foule de touristes ne piétinait pas encore sur le parvis dans l’attente de pouvoir y pénétrer. Moineaux et mouettes s’affairaient tranquillement. Mais avant de s’éloigner, il découvrit avec stupeur que son recueil de poèmes trônait dans la vitrine.

Qui a dit que les moutons ont le monopole de la grégarité ? Regardez mes jeunes voisins, agglutinés autour du barbecue dans l’attente du premier coup de sifflet de ce match décisif de la coupe du monde. Cela y ressemble vachement, non ?Maintenant, levez la tête, vous voyez ce ciel de traîne ? Le malheureux promène sa dépression avec son petit troupeau de cumulo-nimbus pleurnichards et incontinents. Si cela n’est pas de la grégarité, il faudra que quelqu’un m’explique.Et voilà les premières gouttes, bien grosses et parfaitement grégaires. Bravo les filles, fin du barbecue et remise du match.

Cela s’égaille vers le domicile conjugal. C’est madame qui va être contente. Jusqu’à ce qu’elle comprenne que la tonte de la pelouse est reportée comme le match.Seul reste devant le barbecue qui fume et grésille, Paul, mon voisin préféré. Lorsqu’il s’est rendu compte que la tonte de son terrain de foot lui servant de pelouse m’empêchait de me concentrer pour l’écriture de mon roman – vous ai-je déjà parlé de mon roman ? ce sera une vision toute personnelle de l’exode. J’en suis au moment où Moïse se rend compte qu’il a fait l’erreur de sa vie. Mais je ne suis pas là pour vous parler de mon œuvre en devenir – et bien, ce brave garçon m’a offert un casque antibruit. Comment, dès lors, lui en vouloir ?

Cette pluie providentielle allait me donner l’occasion de lui rendre la pareille. Je m’armai d’un parapluie, sortis sur la terrasse et hélai le supporter en manque qui portait en berne son écharpe bicolore.

— Paul ? criai-je en m’approchant de la haie de thuyas nains qui, dans quelques années, mesurerait trois mètres de haut et me priverait de la vue de la maison cinq façades, piscine chauffée et double garage accolé, archétype du cadre moyen lambda. Il n’y a pas un jour où je ne regrette de m’être un peu plus intéressé à l’œuvre de Tati.

— Oui, Charles ? me répondit-il en arborant le sourire numéro trois, celui réservé pour le petit vieux un peu bizarre habitant la bicoque qui faisait un peu tache dans le quartier.

— Si vous avez un moment, j’aimerais que vous me donniez votre avis sur les derniers crus que je me suis fait envoyer par mon petit viticulteur bordelais. Je pense vous en avoir déjà parlé.

— Ce sera avec plaisir, Charles. Je range le barbecue et j’arrive !

Paul était de ces pousses bien arrosées qui n’arrêtaient pas de s’épanouir tout en hauteur. Les tailleurs et fabricants de grandes tailles ne béniront jamais assez cette longue période de paix qui favorisent l’heureux développement de nos dernières générations.Je le fis entrer par le petit boudoir tout entier réservé à l’écriture. Mes manuscrits gisaient pêle-mêle sur chaque meuble, défiant les lois de l’équilibre et de la gravité. Je vis son regard s’affoler et évitai de lui parler de l’avancement de mes travaux. Je n’aurais pas dû lui faire la lecture de ce chapitre qui présentait un Moïse décidé à entreprendre l’exode en solitaire sur sa mobylette. Peu à peu, par la force des choses, il avait acquis les pouvoirs d’un shaman et s’était mis, à son grand étonnement, à opérer des miracles sur les autochtones, dès son retour dans la société des hommes. Je le vis prêt à s’enfuir et m’empressai donc de prendre la direction de la cave à vin.Comme prévu, Paul heurta violemment le linteau en béton surmontant l’entrée du sous-sol. Un cri de douleur, suivi d’un juron bien senti, m’arracha un bref rictus de satisfaction. Devant ses yeux effarés, je revissai la seule ampoule d’une antique applique et profitai du retour d’une lumière d’un jaune pisseux pour prendre dans un casier un Cabernet Sauvignon acheté cinq euros au magasin du coin.

— Mais... vous l’avez fait exprès, lâcha-t-il plus interloqué que furieux.

— C’était pour la bonne cause, répliquai-je en le prenant par le bras pour l’entraîner jusqu’à la cuisine où je pris une serviette propre, l’humectai d’eau fraîche et l’appliquai sur l’œuf rougeâtre qui naissait au sommet d’un front déjà dégarni. Sans un mot, je débouchai la bouteille et remplis deux verres à pied de piquette bon marché. Tout en sirotant, je regardai mon voisin en proie au questionnement. Il ne fallait pas lui laisser le temps de se ressaisir.

— Sans indiscrétion, Paul, depuis combien d’années êtes-vous marié avec Sarah ? fis-je tout en constatant à l’attitude soudain réservée de mon voisin qu’indiscret, je l’étais.

— Sept ans, Charles.

— Déjà sept ans, fichtre. Le temps passe vite.

Je décidai d’enfoncer le clou en poursuivant sur ma lancée :

— Et tout se passe bien entre vous ? Comment se porte votre couple ?

— Mais, très bien évidemment. Pourquoi ces questions, Charles ? grommela Paul, tout près de prendre congé.

— C’est parce que je vous aime bien, mon ami. Et, pour le prouver, je voudrais vous parler de ma propre expérience dans ce domaine. Mais avant tout, je vais devoir encore vous poser quelques questions que vous jugerez peut-être indiscrètes. Avez-vous ces derniers temps, multiplié des activités extraprofessionnelles ? Des activités que vous ne pratiquez pas en commun, c'est important. Votre épouse, par exemple.

— Et bien, puisque vous y tenez. Oui, elle pratique pas mal d’activités. Nous menons tous deux une vie stressante et cela fait le plus grand bien de se distraire. Il y a l’aquagym le lundi, le roller avec ses anciennes copines de lycée le mardi. Mercredi, évidemment, il y a les activités des enfants. Chaque jeudi, elle assiste à la séance « ladies’night » du petit cinéma arts et essais du quartier. Le vendredi, c’est relâche. Le samedi, il y a l’entretien de la maison et le dimanche, nous faisons notre jogging.

— Ensemble ?

— Non, je suis inscrit à un championnat régional qui nécessite la participation à vingt courses minimum sur la saison. Son niveau n’est pas assez bon pour qu’elle y participe. Mais l’après-midi, nous le passons en famille ! Sauf lorsque mon club de cyclotourisme fait une sortie, évidemment.

— Voilà des semaines bien remplies ! Félicitations ! Quel couple énergique ! Quant à vous, bien sûr, vous avez également vos propres activités ?

— Oui, le lundi...

— Inutile de me les énumérer, mon ami. Je vois le tableau et cela me confirme qu’il devient urgent d’intervenir avant qu’elle ne réclame la compagnie d’un chien. Plus grand il sera, plus longue sera la guérison. Voilà donc ma dernière question, Charles. Voyez-vous encore des étoiles dans le regard de Sarah ?

— Des étoiles, mais... de quelles étoiles parlez-vous donc, Charles ?

— Mais de celles qui illuminent les yeux si beaux de votre compagne, ces yeux qui pétillent et font naître ces si jolies pattes d’oie qui ont su vous faire fondre à une époque. Vous voyez de quelles étoiles, je parle, maintenant ?

Une ombre traversa fugitivement le regard de Paul. Ses lèvres se pincèrent de frustration contenue. Il allait me mentir.

— Vous n’êtes pas obligé de me répondre, mon ami. Connaissez-vous l’expression latine « Festina lente » ? On parle également de procrastination, mais je n’aime pas ce mot, il évoque un peu trop le diagnostic d’une maladie honteuse. Tandis que « Festina lente » renferme toute la sagesse de ces grands hommes qui ont façonné l’Humanité. Aristophane, Auguste, Titus, et même Erasme. Alors, la connaissez-vous ?

— Bien sûr, « Hâtez-vous lentement » qui ne connaît pas cet oxymore ? lâcha Paul, suant d’exaspération contenue.

— Et bien, repris-je, c’est avec « Festina Lente » que je vais illuminer vos jours, avec les étoiles que vous redécouvrirez dans les beaux yeux de Sarah.

C’est avec cette capacité inconsciente de toujours agir dans le bon momentum qu’entra Louise, ma tendre moitié. Elle salua fort chaleureusement Paul avant de prendre un saladier et de repartir, nous laissant seuls, abandonnés, naufragés.

— Vous avez vu les étoiles ? murmurai-je.

— Bon sang, oui...

— Voudriez-vous revoir les mêmes dans les yeux de Sarah ?

— Évidemment !

— Alors « Festina lente », mon ami.

— L’ampoule ?

— L’ampoule.

— Expliquez-moi.

— J'en ai bien l'intention, Paul. Mais faites preuve d’un peu de patience. Je suppose qu’il entre dans vos attributions la maintenance domestique de votre habitation ? pas l’ampoule, évidemment. Les femmes modernes font cela couramment de nos jours. Non, je parle de petites réparations plus pointues, plus techniques ou nécessitant de mettre les doigts dans le cambouis.

— Effectivement.

— Et vous faites cela dans l’instant présent, de sorte que cela passe presque inaperçu aux yeux de votre épouse ?

— Oui, comme je vous l’ai dit, nous menons une vie stressante et nous n’avons que peu de temps pour ces choses sans intérêt.

— J’entends bien. Et pourtant, c’est justement la cause de votre problème. Problème qui pourrait bien conduire votre couple à sa perte. Heureusement, je suis là.

— Mais, comment...

— J’y viens, mon ami. Partons du postulat que la fin d’une souffrance, un mal de dents par exemple, s’accompagne d’un sentiment de délivrance, de joie presque puérile. Et bien, notre « Festina Lente » va lui procurer cette félicité. Il faut que le remplacement de l’ampoule soit un second Noël pour Sarah.

— Combien de temps ?

— Ha, je vois que vous êtes un garçon intelligent, Paul. Pour une ampoule, comptez six mois.

— Six mois ?! Mais elle l’aura remplacée avant !

— C'est pourquoi il nous faut travailler dans le techniquement difficile. Avez-vous un électroménager qui bat de l’aile ?

— La lessiveuse vient de tomber en panne.

— Vous l’avez depuis longtemps ?

— Quatre ans.

— Une bonne marque ?

— Oui, nous achetons Boche pour être tranquilles.

— Boche, mais fabriqué en Chine. C’est donc l’obsolescence programmée. Je vois la cause du mal. Votre spécialiste vous conseille le remplacement de la machine ? Trop de frais de réparation ?

— Oui.

— Ce sont les charbons, vingt-cinq euros. Je vous montrerai comment les remplacer.

— Super ! Quand fait-on cela ?

— Dans trois semaines.

— Trois semaines ?! Mais elle va hurler !

— Normal. D’abord le sevrage de la normalité, c’est le plus douloureux. Ensuite, un traitement à base de petits retards cumulés et d’ici six mois, elle sera addict et vous verrez revenir les premières étoiles. Évidemment, chaque dix ans, il est nécessaire de faire une piqûre de rappel pour éviter le retour de la normalité.

— Une piqûre de rappel ?

— Oui. Je me souviens de mon premier rappel, un chef-d'œuvre. J’avais enfoncé un rouleau de papier toilette dans le siphon du wc. J’ai su tenir trois semaines avant de le déboucher. Je n’avais jamais vu autant d’étoiles. J’avais appelé cela, la quarantaine rugissante. Que de souvenirs.

Il y eut comme un mouvement de flottement chez Paul. Je savais que le questionnement prendrait cette direction. "Festina Lente" comportait certains risques, mais je savais mon petit voisin capable d’y faire face.

— Rugissante ? bégaya-t-il.

— Oui, de temps en temps, il y a rébellion. C’est bon pour le sang, croyez-moi. Et puis, vous connaîtrez la cinquantaine hurlante et enfin, la soixantaine mugissante. Ha, la soixantaine ! Quelle fougue ! Quelle énergie ! Tudieu... Pour nos soixante-dixièmes, je me tâte encore. Il me faudra peut-être me renouveler. Saboter sa tribune peut-être. Je ne suis pas encore décidé.

Paul balançait, mais je le savais mûr. Il allait passer le cap.

— Trois semaines dites-vous ?

— Si vous savez tenir jusque quatre, c’est mieux. Après, revenez me voir. Nous établirons un échéancier et un plan d’action à plus long terme. Votre couple est sauvé, mon ami.

En voyant s’éloigner Paul vers sa haie de thuyas, je songeais que j’aurais dû lui parler des supernovas. C’est joli une supernova et cela illumine tellement le regard. Enfin, puisqu’il n’y avait pas moyen de faire autrement...

Une semaine plus tard, Sarah enfonça la porte de ma cuisine. Je vis dans ses yeux les plus belles supernovas de notre galaxie. Quelle beauté, quelle splendeur !

Six mois s’écoulèrent avant que la maison de mes petits voisins soit mise en vente. Je n’entendrais donc plus le bruit exaspérant de cette tondeuse diabolique et je pourrais enfin reprendre l’écriture de mon roman.

Mais avant, il faudrait que je m’occupe de Philippe, mon autre voisin. Sa nouvelle passion de bûcheronnage commence à m’indisposer.

A suivre

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