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Du sang sur les ciseaux

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La brume enveloppe les crêtes roses de la montagne. Il conduit trop vite. A cet endroit, la route sinueuse invite à la prudence. Peu importe, il n’a plus envie d’être prudent. Dans quelques kilomètres, il arrivera au refuge. L’ombre émeraude des sapins dévore les pentes.

Il est là pour ça,  pour le technicolor, le panoramique. Ça lui vrille les tripes cette incertitude. Un coup sec sur la pédale du frein, et il s’envoie dans le décor. Oui, ça peut être aussi simple que ça, en finir. Il pousse le volume, un blues rugueux lui redonne le tempo, quoi de mieux que BB king pour être raccord avec sa mélancolie sourde. 

Quelques affaires jetées à la hâte dans un vieux sac usé : les bouquins accumulés sur le chevet, les chemises froissées, plus rien à foutre du pli parfait au milieu du dos, un jean, la brosse à dent, un paquet d’abricots secs moelleux du Roussillon, c’est écrit sur le paquet, le pull rapporté d’Irlande, de la musique. Plus de stratégie, de préméditation, de batailles silencieuses, un instinct de survie trop longtemps malmené. BB King est au bout du rouleau quand il amorce le dernier virage. Le silence enfin.

Gilles ne lui a pas menti, le chalet est immense. Il ferme les yeux.

La  portière claque, l’écho tourne en boucle dans les sapins. Il frissonne. Gilles lui a indiqué où trouver la clé. La porte s’ouvre avec un léger grincement. Il balance son sac sur la méridienne. L’obscurité est totale, il apprécie. Etre loin de tout, loin du halo de la ville.

Il prend la torche posée sur le meuble de l’entrée, se dirige vers l'interrupteur. Son ami a des goûts sûrs, rien de tape-à-l’œil. Une belle harmonie de bruns, de beiges, une lumière douce caresse le bois. Il se sent chez lui immédiatement. Il s’affale sur le canapé chocolat, le velours est rassurant et, enfin, il prend le temps de souffler. Il n’aime pas du tout le cuir froid que Marie-Claire a choisi pour le salon. Il reste là un moment dans ce cocon tiède, se laisse bercer par le murmure du ruisseau qui longe l’arrière du chalet.

Peu à peu, il s’approprie les lieux, explore l’étage, découvre la chambre, le lit confortable dans lequel il pourra s’offrir le luxe de l’espace, dormir seul, ne pas sentir cette tape sur l’épaule quand il ronfle trop fort. Ne plus subir les étreintes fugaces et programmées de Marie-Claire. Elle est toujours aussi belle, pourquoi ne la désire-t-il plus ? 

La cuisine est fonctionnelle, les placards bien remplis, de quoi tenir un siège. Le frigo ronronne. Il déniche une bouteille de jus de mangue, son préféré, il en aime la texture, cette épaisseur qui accroche le palais. Le nectar est tiédasse, tant pis, il a la saveur de la liberté.

Il s’endort sur le canapé. Le ciel est limpide. Le craquement répété des poutres ne le perturbe pas. Juste avant sombrer dans un sommeil sans rêves, il pense à elle.

Il se réveille doucement, s’étire comme un chat paresseux et sourit.

Le chalet est silencieux. Il ouvre la large baie vitrée, la vue est magnifique,  Il est arrivé exactement là où il devait être, à cet endroit dont il rêvait parfois quand la pression devenait insupportable. Cette mort qui rôdait, ces trahisons, cette lassitude. Partout où il était parti en mission, il n’avait aspiré qu’à ce moment parfait, à cette aube qui renouvelle le paysage, qui redéfinit les courbes parfaites des monts et des vallons. Il fait quelques pas sur la terrasse, essuie la rosée qui perle sur la rambarde, il aime cette odeur de résineux, de sève collante.  Il s’enivre de l’air froid jusqu’au vertige. Il reste là un moment à écouter les oiseaux, le clapotis du cours d’eau, le souffle léger qui anime les frondaisons.

Soudain il a faim, file vers la cuisine. Ses pieds sont glacés, il enfile à la hâte de vieilles pantoufles qui traînent devant la cheminée, ce soir il fera un feu.

L’odeur du café pourtant le ramène à la réalité de ces matins familiers. Aux caprices des enfants avant le départ pour l’école, à la fébrilité de Marie-Claire chaque jour que Dieu fait. Tout cela était d’une banalité confondante. Des vies qui se juxtaposent et finissent par diverger, quoi de plus ordinaire ? Il avait atteint le point de non retour, après toutes ces tentatives de réconciliation, toute cette hypocrisie familiale, tous ces non-dits.

Il fait griller un toast. Repense à la photo de son mariage avec Marie-Claire près de la porte du salon, elle a trouvé une place plus discrète depuis que l’amour est en berne. On ne parade plus, on dissimule, on fait semblant. Marie-Claire s’en accommode plutôt bien, elle est débordée avec les garçons et ses activités. On parle entre deux portes, on s’écrit des banalités d’usage par SMS, un "je t’aime" à la fin pour se donner bonne conscience. Mais les mots sonnent creux, ne retiennent plus les habitudes qui s’effilochent.

Que de rendez-vous ratés, de prières avortées. A l’université, Il avait été conquis par sa fraîcheur, son sourire parfait. Elle avait apaisé sa colère, l’avait rassuré, il avait retrouvé le sommeil après des nuits d’inquiètes insomnies. Sentir son corps tiède palpiter près du sien le remplissait d’une joie inconnue.  Il était meurtri par des années de friche affective, seule la lecture l’avait sauvé du désespoir dans la solitude des internats réservés aux garçons. Là où l’on devient un homme.

Leur complicité faisait des envieux, il posait sa main sur sa cuisse pendant les longs voyages, elle s’endormait la tête sur son épaule quand il rentrait de mission. Marie-Claire était à présent une enfant gâtée qui minaudait à chaque contrariété. Il n’avait rien de plus à lui reprocher. Le mensonge le tuait à petit feu. Tout ça était derrière lui à présent.

Un oiseau picore les miettes jetées sur la terrasse, il est bien, il aura le temps d’apprivoiser le chemin qui part vers la forêt. En attendant, il prend sa tasse de café brûlant, l’emporte avec son bouquin en direction du canapé. C’est son premier rendez-vous. Finir ce livre, Steinbeck.

« Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. »

Alors,  intacte,  lui revient l’image de Marie-Claire allongée sur le kilim marocain de l’entrée et de cette fabuleuse fleur pourpre qui déploie ses pétales autour de sa chevelure dorée. 

Le long de l’avenue Bosquet, Ania presse le pas. Comme tous les mercredis, sa nouvelle patronne l’attend de pied ferme, pas question de lambiner !

Dans moins de dix minutes, à peine arrivée, elle se dépêchera d’enlever ses chaussures près du placard de l’entrée, enfilera ses tatanes, ouvrira grand ses oreilles pour que Madame y déverse, tout en se préparant à sortir, sa liste d’instructions pour le ménage, suivie des recommandations pour les enfants. Et rien ne l’agace plus, Madame, que d’avoir à répéter ce qu’elle vient de dire, car elle n’attend qu’une chose : laisser Ania avec les chambres à faire, pour filer vers sa mini en faisant claquer ses hauts talons.  

En dépit de son niveau de français encore fragile, Ania a bien compris à qui elle a affaire. C’est que Marie-Claire, pour ne pas la nommer, est une femme organisée, impeccable, qui gère son intérieur, sa progéniture et ses activités comme un banquier ses fonds propres. Ania a bien noté, par exemple, que le kilim de l’entrée doit être aspiré en mode« tapis » dans le sens du tissage, que les coussins du salon sont à replacer selon leurs coloris et par ordre de taille sur le canapé de cuir sombre, que les cuvettes des WC ne se purgent efficacement qu’avec du vinaigre blanc préalablement bouilli. Elle a également retenu que le linge de lit doit être passé chaque semaine à 90 degrés, à cause des risques de poux ; qu’après la cantine, le judo commence à 13h30, le piano à 16, juste avant la séance d’orthophonie ; qu’entre les deux, c’est le moment de donner aux enfants leur goûter : un bol de Muesli bio éventuellement édulcoré par du sirop d’agave, plus quelques fruits rouges pour les antioxydants.

Ania a les joues rougies par le froid. Elle s’est levée tellement tôt pour arriver au pont de l’Alma dans les temps ! Il fait encore un peu nuit, elle suit l’éclat mouillé des réverbères sur les pavés, de grands carrés qui lui font penser aux marelles de son enfance, dans les faubourgs de Bydgoszcz. Aujourd’hui la journée sera longue, éreintante, après le ménage, elle ira récupérer les enfants à la sortie de l’école, ils se moqueront de son accent, ne lui obéiront qu’à moitié. Tant pis, elle y tient tellement, à ce travail ! 

Voilà, elle arrive en bas de l’immeuble, tape le code. L’entrée est magnifique, Ania adore cette moquette épaisse qui longe le hall jusqu’au grand escalier, dont les baguettes dorées rutilent à chaque marche. Elle entre dans l’ascenseur, minuscule, tout en bois verni, avec des battants qui grincent. L’immeuble est cossu. Ils ne sont pas dans le besoin, Madame et son mari ! Le mari, Ania ne l’a jamais croisé. Elle suppose qu’il doit partir très tôt, rentrer très tard, ou qu’il est souvent en voyage pour affaires. Elle l’a seulement aperçu sur une photo de mariage, dans un coin du salon. Quel beau couple ! Elle, tout en minceur dans son fourreau écru, avec de longs cheveux blonds tombant en cascade sous le voile de mariée. Lui, viril,le teint hâlé, les épaules larges, avec quelque chose d’ombrageux dans l’expression. Un côté bad boy mais pas trop, juste assez pour exciter ces dames sans les effrayer. Comme ils ont l’air heureux ! Un jour, Ania se mariera, elle aussi. Mais pas ici, certainement pas : dans son église natale, avec Shimon, l'ami d’enfance !

Ania arrive au cinquième, fait à nouveau grincer les battants en sortant de l’ascenseur. Plutôt que d’entrer avec sa clé, elle préfère sonner, pour prévenir Madame de son arrivée, et ne pas donner l’impression de se croire chez elle, en pays conquis. D’habitude, en posant le pied sur le paillasson, elle entend distinctement les pas de sa nouvelle patronne, à l’intérieur de l’appartement : passant d’une pièce à l’autre, parlant au téléphone, cherchant son sac à main, s’assurant de laisser place nette avant qu’Ania ne commence à passer l’aspirateur.

Cette fois, Ania n’entend rien. Ah ! Madame est peut-être dans sa salle de bains. Ou aux toilettes.

 Elle sonne une première fois. Rien. Deux fois. Attend encore. Sa patronne serait-elle partie plus tôt que prévu, sans l’attendre pour lui donner ses instructions ?

Au bout d’un moment, Ania se dit qu’elle ne peut se permettre de commencer son travail en retard. Puisqu’elle a la clé, inutile de perdre du temps, autant entrer tout de suite !

Conscience professionnelle oblige, Ania passe la clé dans la serrure, ouvre doucement la porte. Bizarrement, elle n’arrive pas à la pousser jusqu’au bout, comme si un obstacle mou en gênait la course. Ania force un peu, passe la tête, découvre ce qui coince.

Le kilim marocain de l’entrée,  qu’Ania a aspiré mercredi dernier, est à peine reconnaissable. Les couleurs de l’Orient, ravivées chaque semaine avec un zèle si délicat, macèrent désormais dans une flaque écarlate, dont les confins sèchent lentement, virant au marron. Sur le bord du tapis, où collent les vestiges d’une blondeur éteinte, s’écrase un visage de cire dont les yeux de verre fixent le parquet.

Le commissaire Brunie souffle bruyamment en passant le seuil de l’immeuble. Depuis la veille, il se sent bizarre, presque fiévreux. Nul doute qu’il couve quelque chose de pas bon, style grippe ou gastro. Bref, une saleté qui va saper ses forces et engourdir quelque peu ses neurones.

- J’avais bien besoin de ça maintenant, grogne-t-il en se dirigeant vers l’ascenseur.

La montée et l’étroitesse de la cabine lui génèrent un haut-le-cœur qu’il contient difficilement, et c’est avec un net soulagement qu’il prend pied sur le palier. Le planton fait un bref mouvement de la main qui, dans l’urgence, peut passer pour un salut. Brunie hoche la tête, contemple les lieux du délit à travers la porte d’entrée béante, l’esprit déjà en action. La porte est à deux vantaux, comme cela se faisait dans les années cinquante, date de la construction de l’immeuble. Les bourgeois possédaient généralement des pianos et les entrées d’appartements rupins étaient conçues d’origine pour permettre le passage et l’installation de ces lourds engins de musique. Brunie repense brièvement à son enfance, à sa mère qui cuisinait et à son père qui meublait les soirées en jouant de l’accordéon, tandis que sa sœur et lui lisaient ou étudiaient sur une table brute recouverte d’une grossière toile cirée. Chez eux, la porte d’entrée était juste assez large pour passer et les protéger du froid, et encore...

Les vantaux ont été collés au mur, offrant un maximum de place pour l’unité de Police technique et scientifique. Deux hommes en combinaison blanche opérent visage au sol, attentifs au moindre détail. Un ruban latéral permet d’entrer et sortir sans souiller la scène de crime. Brunie pénètre rapidement dans le couloir, cherchant du regard un visage connu. Du salon contigu jaillit une voix claire : 

- Ah, vous voilà commissaire !

Marivaux lui tend la main en signe de bienvenue. Visage ovale, regard franc et cheveux en permanence décoiffés, le jeune stagiaire officie depuis peu au « 36 », mais son sérieux et surtout son acharnement proverbial le hissent déjà au-dessus du standard habituel. Grandet, le Principal, l’a placé sous sa responsabilité et Brunie s’en réjouit chaque jour, bien qu’il n’en laisse rien paraître. Le commissaire lui jette un bref regard puis tend l’index vers l’entrée :

- Raconte…

- Marie-Claire Montfort-Louis née Murano, c’est la victime. Blonde, mince, 42 ans, sans profession, bourgeoise jusqu’au bout des ongles, défilés de mode, associations de charité, et j’en passe. Mariée à Arnaud, Charles, Henri Montfort-Louis, brun, dans les 45 ans, responsable d’import-export dans une société lyonnaise. J’ai interrogé la concierge mais elle ignore le nom de la-dite société…

Brunie sort une main de sa vieille veste de cuir sombre puis esquisse dans l’air un geste rapide, comme pour signifier le peu d’importance de l’information.

- Couple sans histoire, continue Marivaux. Mariés depuis 18 ans, 2 enfants de 6 et 7 ans, tout ce petit monde habite le quartier depuis presque 10 ans.

- Les gamins, où sont-ils ?

- A l’école. 

- Un mercredi ?

- Oui, un mercredi. Saint Jean-Baptiste, cours privé. Ils sortent ce midi.

Brunie se masse doucement les tempes, chassant pour quelques instants le sournois mal de tête qui le gagne pernicieusement.

- La victime, les circonstances…

- La femme était étendue derrière la porte d’entrée. Plusieurs coups à la tête dont un très violent au niveau du pariétal gauche. La chevelure a un peu amorti le coup mais l’os s’est brisé, occasionnant un fort saignement et une plongée immédiate dans le coma. D’après les premières constatations, le légiste estime l’heure du décès entre neuf heures du soir et trois heures du matin, cette nuit donc.

- Qui a découvert le corps ?

- La bonne, une certaine Ania...

Marivaux feuillette son calepin.

- ...Lukowiak. Polonaise, employée depuis un an chez les Montfort. En arrivant ce matin, elle a trouvé sa patronne morte derrière la porte. Il a fallu qu’elle force pour rentrer.

 Brunie fronce les sourcils.

 - Le corps bloquait le battant ?

- Oui. 

- Et c’était fermé à clé ?

- Oui.

- Il y a une autre sortie ?

- Non. Les fenêtres ne s’ouvrent que parcimonieusement et nous sommes au quatrième étage.

- Je suppose que l’appartement était vide…

- Juste le corps de la victime.

Le commissaire fait quelques pas, jetant un regard circonspect sur les meubles cirés et les bibelots immaculés.

- C’est une enquête pour Rouletabille, murmure-t-il, l’éternel mystère de la chambre close… 

Marivaux tousse pour réclamer l’attention.

- Il y a autre chose.

- Oui ?

- La victime avait un objet dans la main droite, une paire de ciseaux.

- Et alors ?

- Elle est poisseuse de sang…

A suivre

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