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Ma mémé, elle sentait bon l’eau de Cologne et l’encaustique. Elle briquait ses meubles style années 30 avec la plus grande des attentions. Elle suivait les lignes des fleurs et des fruits incrustés dans son buffet du salon avec passion. Elle ne manquait aucun recoin, traquait la moindre des poussières, rien n’échappait à son plumeau et son chiffon imbibé de produit qui fleurait bon ou empestait tout dépendait de quelque côté de la propreté votre cœur penchait. Ils brillaient de mille feux, les meubles de ma mémé.

Son rituel pourtant s’arrêtait pile à midi. Quelque soit le niveau de brillance de son beau buffet, chiffons et autres produits d’entretien finissaient dans leur tiroir pour ne ressortir qu’à la fin de son émission. A midi, Jean-Michel apparaissait dans l’écran de Mémé. Poste de télé allumé, télécommande dans une main pour augmenter le son à rendre zinzin n’importe lequel de ses voisins, Mémé était prête à accueillir son Jean-Michel dans son intimité. Elle adorait tout chez son animateur préféré. Ses petites blagues pour mettre à l’aise son auditoire l’enchantaient. Ses clins d’œil à ses téléspectatrices fidèles la ravissaient. Son intelligence, son sens de la répartie l’éblouissaient. Mémé vénéraient son Jean-Michel et aucune interruption n’était tolérée. Jamais au grand jamais vous ne deviez téléphoner, frapper à sa porte entre midi et treize heure. Bien mal m’en a pris par un déjeuner esseulée et pluvieux où j’ai voulu retrouvé ma mémé adorée pour un peu de compagnie. Son froid regard de réprobation m’a à tout jamais dissuadé de revenir frapper à sa porte lors de ce moment sacré.

Un sombre lundi pourtant, Mémé alluma sa télévision et point de Jean-Michel mais un téléfilm quelconque occupait sa place. Le jour suivant également, ainsi que tous les autres, Mémé décida d’en parler à sa voisine Mme Mochu qui,  bien évidemment, était au courant de l’affaire, elle l’avait lu dans son journal. Il avait été déprogrammé, jugé trop vieux. Outrée, éplorée, Mémé était dévastée, et l’organisation de sa journée chamboulée. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas laisser ce crime impuni. Elle montrait à Paris en parler à qui de droit et c’est sure du bien-fondé de sa décision qu’elle m’appela à 12h13 ce jour-là. Je sus immédiatement à la vue de l’heure sur mon horloge murale que quelque chose de grave s’était passée chez ma Mémé.

Lorsque j’arrivai chez ma Mémé, en sortant de mon travail, il était près de dix-neuf heures.

J’entendis derrière la porte le murmure habituel de ses chaussons contre le parquet ciré, plus lent, comme si ses semelles refusaient désormais de décoller du sol. Elle rampait, s’appuyait semblait-il d’un meuble à l’autre, lente et pourtant pressée d’aller vers la sortie, comme si une force obscure la poussait hors de chez elle.

Elle m’ouvrit enfin, et j’eus comme un mouvement en arrière.

Ma Mémé, aux cheveux habituellement ramassés en chignon, avait laissé ses mèches en liberté depuis le matin. Elle avait gardé sa robe de chambre, la télé était éteinte, la pièce en désordre, le meuble de la salle à manger non astiqué, avec des miettes sur la table. La salle de séjour, qui s’ouvrait sur sa chambre, laissait entrevoir un lit défait, avec un plateau de petit déjeuner non débarrassé.

-Tu es malade, Mémé ?

Ma grand-mère ne répondit pas. Elle se tourna vers le poste de télévision avec un regard aussi éteint que l’écran lui-même.

-Je t’ai apporté le programme de cette semaine, dis-je avec une voix faussement enjouée, comme s’il suffisait de rallumer l’appareil et de consulter le magazine pour y trouver son bonheur. Tu vas voir, ils repassent une série que je regardais avec toi quand on était…

Mémé se tourna vers moi avec une expression si féroce qu’elle me coupa la parole.

-Tu vas m’emmener dans ton auto, dit-elle d’un ton impérieux. On va aller tous les deux à Paris. Dans ton auto, répéta-t-elle, d’un ton qui me laissa penser qu’elle n’avait répéter que cela depuis le matin, aux quatre coins de sa tête.

-Où iras-tu à Paris ? dis-je avec un certain bon sens. Tu connais personne là-bas, et t’as rien à y faire ! Tu sais même pas où dormir !

-J’ai tout prévu, dit-elle avec assurance. Tout programmé.

J’en restai muet d’incrédulité. Avait-elle perdu la boule ?

-Et tout redeviendra comme avant ! conclut-elle d’un ton sec.

A suivre

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