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Entropie vagabonde

Retour à l'arbre

Les journalistes disaient vraiment n’importe quoi. Selon cet article en première page, la météorite de Penfield qui, il y avait plus de soixante-six millions d’années, aurait rayé du planisphère les gros dinos, serait en fait passée bien à côté du site de Chicxulub Puerto. Pour une raison à ce jour inconnue, la météorite se serait écrasée au beau milieu du Golfe du Mexique et non pas sur les côtes du Yucatan. Au lieu de l’hiver d’impact ayant provoqué la fin prématurée des espèces crétacéennes, il n’y aurait eu qu’une grosse vague qui raya quand même l’Amérique centrale des terres émergées. On parlait par contre de l’engouement subit pour la planche de surf. N’importe quoi.

Interrogés par les mêmes comiques, les experts scientifiques s’inquiétaient de ce brusque changement de notre lointain passé et prédisaient l’arrivée imminente – et peut-être était-elle déjà là – d’une vague entropique aux conséquences imprévisibles. Je rectifiai donc ma remarque précédente : les journalistes et les scientifiques disaient vraiment n’importe quoi.

Et en colonne, et à gauche de cet article interpellant, on annonçait la prévente des billets d’entrée pour le concert en octobre prochain du sulfureux, mais ô combien savoureux, Roger Waters. Dans six mois donc. L’entropie ne modifierait jamais le monde du fric.

— Chéri, en passant devant Sanzo, tu ne pourrais pas réserver deux gros rognons de veau ? je pense qu’ils en ont aujourd’hui.

— Oui, mamour, grommelai-je tout en rajustant cette cravate qui me grattait de plus en plus.

Je détestais être dérangé lorsque je prenais mon petit-déjeuner. Des pancakes au sirop d’érable à peine sortis de la poêle. C’était chaud, moelleux, sans aspérité, le commencement du monde. Mais cet instant de béatitude fut bref, trop bref. La machine à fric n’attendait pas et je devais encore une fois, tel un Sisyphe borné, placer ma pierre à l’édifice du consumérisme imbécile de cette société qui me convenait si peu.

J’eus à peine le temps de faire ma toilette. Le miroir me renvoyait l’image d’un homme fatigué, fatigué de cette vie morne et triste rythmée par les rognons de veau et les banalités assénées sans pitié par Lydie. Lydie et son parfum suranné, aseptisé. Savon à l’amande amère, de ceux qui se transforment en lait dans les cuvettes émaillées. Je l’imaginais au petit matin, frottant son sexe endormi avec un gant rugueux pour anéantir l’odeur du désir.

En quittant le foyer conjugal, j’eus la désagréable surprise de constater que l’ascenseur était en panne, douze étages à se farcir. Ma chemise serait sinistrée en arrivant au bureau. C’est ainsi que je pus constater l’état déplorable de la cage d’escalier. Des… lianes… s’étaient faufilées par on ne sait où et couraient désormais sur le revêtement en plâtre des murs, et parfois même le long des marches. Scandaleux. Le syndic allait m’entendre lors de la prochaine réunion des copropriétaires.

Ma surprise ne fit que croître en sortant de l’immeuble. Les mêmes lianes, mais beaucoup plus grosses, envahissaient les façades du quartier, encombraient les trottoirs et traversaient la rue, immobilisant les véhicules des navetteurs matinaux qui, mécontents, faisaient hurler leurs avertisseurs sonores. Une chaleur moite inhabituelle écrasait sous sa chape tout le quartier et je me mis rapidement à dégouliner. En m’enfonçant dans l’entrée du métro, j’espérais trouver un peu de fraîcheur. C’était faire preuve de beaucoup d’optimisme. Les quais étaient bondés et les rames de métro étaient immobilisées par des lianes qui, par facilité probablement, s’étaient déroulées en suivant le réseau souterrain. J’arrachai cravate et chemise et abandonnai mes chaussures en regagnant l’air libre.

Mes griffes crissaient sur l’asphalte qui partait par plaques. J’avais oublié Sanzo. Je trouvai la boucherie installée sur le trottoir, les étals proposaient des steaks plus très frais de diplodocus. Le boucher ignorait ce qu’était un veau mais me proposa des rognons d’un Stégocéras éviscéré du matin. Je les lui réservai pour ce soir et continuai mon chemin vers le bureau. Bureau que je ne trouvai jamais. En lieu et place, se trouvait un vaste plan d’eau au bord duquel une famille de Triceratops prenait le frais.

Une forêt dense avait remplacé le centre d’affaires et m’attirait irrésistiblement. Je fis rouler les muscles puissants de mes jambes et enfonçai mes griffes acérées dans la tourbe des lianes pourrissantes. Un appel puissant, trois fois répété, provint de l’orée. Plusieurs cris modulés lui répondirent. Je m’y essayai à mon tour et fonçai vers la forêt, impatient. Je fus accueilli par cinq des miens. Deux autres Vélociraptors accoururent, avides de nous rejoindre. Nous échangeâmes quelques regards de connivence, nos pupilles jaunes pétillant de cruauté maligne, puis nous nous enfonçâmes en trottinant sous l’ombre vert d’eau de la canopée.

La chasse pouvait commencer.

A suivre

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