Ce site est encore en développement. N’hésitez pas à nous faire savoir si vous rencontrez un bug. Merci de votre aide :)

Je la sens pas

Retour à l'arbre

Contributions précédentes de la plus ancienne à la plus récente

Participez au premier atelier d'écriture olfactif en partenariat avec le labo de l'édition ! De nouveaux rendez-vous sont prévus d'octobre à décembre 2018 au Labo de l'édition à Paris. Vous pouvez aussi envoyer vos textes à partir de notre site. 

La gorge qui brûle, le nez qui pique, les yeux qui pleurent, je me mets en apnée jusqu’au rez de chaussée. Dès le matin, comme ça, sans vergogne, sans gêne, transformer l’ascenseur en magasin Sephora ça frise la psychose. Qu’est-ce qu’elle veut cacher la p’tite dame du 9ème sous ses litres de parfum et ses couches de maquillage ? Elle n’a même pas l’air de s’en rendre compte qu’elle s’est transformée en bombe olfactive. Alors, comme je suis tout de même poli, j’attends qu’elle soit sortie de l’ascenseur et même de l’immeuble pour cracher mes poumons et vider mes narines de toute cette fragrante agressivité.

Une fois sorti dans la rue, je sais, sans même la voir, qu’elle me précède de quelques pas car je demeure immergé dans son aura odorante, ce nuage qui l’entoure et la suis. Qui désormais m’entoure et me suis. Si seulement je fumais, je pourrais masquer ce parfum, son parfum avant qu’il ne devienne mien, avant qu’il ne m’imprègne et ne me transforme à mon tour en magasin Sephora. Avant qu’il ne me transforme en elle. 

Aucune intention de finir comme elle, seule entourée de mes chats, je ne lui ressemblerai pas. Son parfum sur moi est comme un avertisseur de ce que je ne veux pas. Je ne veux pas finir isolée et me repaitre d’un passé glorieux mais oublié à part de moi et du mur de mon deux pièces où j’aurai affiché tous mes faits d’armes, mes coupures de presse et mes photos dédicacées. Je l’ai aperçu le sien l’autre jour quand je la suivais de nouveau dans l’escalier. Et quand la semaine dernière je me suis surprise à découper un article dans la revue professionnelle de la bibliothécaire qui indiquait ma promotion. Le ciseau en l’air, je me suis arrêtée, tétanisée. Je me transformais, je mutais en la petite vieille du 9ème.

Je devais mettre en place une stratégie, un plan pour reculer voir éradiquer l’inévitable. Chaque bouffée de son parfum était une piqure de rappel de mes bonnes intentions de ne pas sombrer dans l’aigre, le fourbe destin solitaire de ma voisine. Je l’ai googlée au début de nos rencontres sur le palier pour voir l’étendue de ma tâche et pour me donner une idée des étapes que je devrai respecter. Elle est à peine apparue en dessous de l’inévitable référencement d’Amazon pour des poêles et des casseroles d’une marque approchant de son nom de famille.

J’avais bien fouillé les archives de la bibliothèque Parmentier où je travaille mais elle était seulement référencée sur des documents que son mur m’avait déjà laissé entrevoir. J’allais devoir me rapprocher de la bête pour l’examiner, la scruter,  pour découvrir ce qui l’avait fait chutée. J’allais devoir surpasser l’aversion que j’avais développée à son endroit et tout particulièrement à son odeur pour aller plus loin dans ma quête du Saint Graal d’une vie réussie. Une bibliothécaire excelle dans l’examen, le classement des documents. Je devais être en possession de tous les éléments pour valider et  procéder à l’exécution de mon plan. Demain, donc, je mettrais mes narines en sourdine, mon aversion à mon cou et j’irai lui parler inopinément dans la descente de nos escaliers. Ma chasse avait commencé.

Le lendemain, à l’heure précise où les effluves se répandent dans la cage d’escalier, inspirant une dernière fois un air non saturé, j’ouvre ma porte et me retrouve sur le palier. Par habitude et instinct de conservation, j’entreprends de respirer du bout du nez guettant l’inévitable haut le cœur qui me fera détaler lâchement. Aurais-je le courage, aujourd’hui, de m’attarder auprès d’elle, de ses fards forcés et ses parfums d’une ténacité coriace, ne serait-ce que quelques instant ?  

     Je me lance et respire un bon coup.

     Silence olfactif.

     J’hume autour de moi, la truffe en avant, les narines dilatées à l’extrême et me dirige vers les étages en quête d’une trace de son passage.  Hormis une légère odeur d’humidité et de produit ménager, je ne perçois rien qui lui appartient. Cette absence inhabituelle me laisse perplexe. Peut-être s’est-elle mis en retard, perdant avec l’âge une certaine dextérité et efficacité dans l’application  de toutes les crèmes anti rides, anti cernes, anti-âge, anti-rougeurs et anti assèchement, les poudres minérales transparentes, matifiantes, bronzantes, fixantes, lissantes, les Superpoudres double effet, les tamisées, les voilées, les compacts, qu’elle mélange sans vergogne aux teintes, tantôt chocolatées, rosées ou orangées de rouge à lèvre, forçant le trait jusqu’à l’écœurement. Sans compter qu’elle doit penser à se parfumer avant d’opérer pour éviter toutes traces de coulures ou de gouttes  sinon l’affaire est foutue. Tout ça prend du temps, c’est peut-être ce qui s’est passé ce matin.

     Il se peut aussi qu’elle ne soit pas rentrée de la nuit, profitant d’une âme charitable totalement   dépourvue des sens élémentaires, je comprendrais alors le côté excessif de ces travaux titanesques ou encore, l’éventualité la plus sordide et je suis obligée d’y songer, celle que ces divers et repoussant artifices ont eu raison d’elle jusqu’à l’empoisonnement.  

     La seule certitude, ce matin, Madame Séphora n’est pas passée par là. 

A suivre

Vous connaissez un auteur talentueux ?

Inscrivez-vite son adresse email, nous lui enverrons une invitation pour qu’il découvre notre plateforme collaborative !