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L'arrivée des petits gâteaux

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« Lord Wellington, prendrez-vous un sucre ou deux avec votre thé ? » demanda Aurore de sa petite voix enfantine, avec une pointe d’agacement. Elle avait sur son visage l’expression austère de la nourrice anglaise de bonne famille que l’on vient de froisser en faisant montre de mauvaises manières.

Devant elle, une petite table ronde de jardin en fer blanc dont les pieds aux arabesques finement ciselées venaient s’enraciner dans la pelouse fraîchement tondue du petit jardin de la maison de campagne des Harris. Autour de la table, trois chaises de jardin assorties sur lesquelles reposaient trois élégants coussins brodés aux motifs argentés. A la droite de la petite fille, se tenait immobile une poupée de porcelaine vêtue de sa robe du dimanche, d’un rouge carmin éclatant contrastant avec sa peau de nacre et ses petits souliers noirs vernis. Protégée du soleil d’un petit bonnet de dentelle, Sally - c’est ainsi que se nomme la poupée - assistait silencieusement à la scène, esquissant ce sourire en coin qui ne la quittait jamais. En face d’Aurore, était assis un automate vêtu d’un uniforme bleu nuit sur le torse duquel était accroché des galons rutilants de commandant. Son monocle et ses sourcils en feutrine broussailleux lui donnait un air sévère. Il semblait impatient que la situation se dénoue mais lui aussi ne pipait mot. Toute l’attention d’Aurore toutefois était tournée vers son convive de gauche, l’Ours en peluche Wellington dont le silence impoli l’agaçait au plus haut point. Elle avait passé des heures à préparer cette tea party, obtenant la suprême permission de sa mère d’user du petit service en porcelaine et ce ronchon d’ourson gâchait la fête. Les vapeurs de thé fumant qu’elle avait versé dans les tasses de ses hôtes s’élevaient dans les airs, embaumant l’espace immédiat d’une douche odeur de menthe poivrée. Mais si l’ourson s’entêtait à ne pas vouloir répondre, il allait refroidir et ce serait une catastrophe. Tout le monde sait pourtant que le thé froid est imbuvable…

-Bon, puisque c’est comme ça, vous n’aurez ni sucre ni thé, Lord Wellington !

La petite fille pose la théière sur la table. Ses invités sursautent suite à la violence de son geste. Elle croise les bras, et prend une mine boudeuse. L’ours Wellington lui faisait le coup à chaque fois. Elle se donnait tant de peine pour zéro reconnaissance. Toutes ces heures d’organisation passées, toutes ces invitations envoyées, tout ce bon thé qu’elle avait déniché ! Aurore déteste qu’on ne suive pas ses ordres. Elle a l’habitude d’obtenir ce qu’elle veut. Et leur « tea party » ne prenait pas la tournure qu’elle s’était imaginée. Elle ferme les yeux. Elle renifle doucement. Une grande fille, ça ne pleure pas.

-Mais voyons Lady Aurore, vous savez très bien que le vieux Lord est sourd !

Sally lui sourit gentiment. Elle lui tend son mouchoir en tissu, celui avec un « S » brodé en couleur argent. Aurore secoue la tête.

-Non, c’est gâché, tout est gâché ! Vous n’êtes que trois à être venus à ma fête !

La petite poupée en porcelaine tapote l’épaule de son voisin avec insistance. Ce dernier balance sa tête poilue dans tous les sens comme s’il s’éveillait.

-Quoi ? Quoi ? Que se passe-t-il ?

-Vous voyez, Lady Aurore, Lord Wellington n’avait juste pas entendu votre question. Allez, allez…

Aurore s’essuie le visage et se remet petit à petit de ses émotions. Ses joues avaient rosi, traces d’une émotion certaine. Un raclement de gorge se fait entendre.

-Pour ma part, je prendrai bien un sucre. Avant que l’on oublie ma présence.

Le soldat en plastique bombait le torse, vexé qu’on ne lui prête pas plus attention.

Dans un grand reniflement, Aurore reprit contenance et, essuyant d’un revers de la main gauche ses yeux humides, elle servit le Commandant Paddy en usant de la pince à sucre de sa main droite, reproduisant minutieusement les gestes que sa gouvernante lui avait enseignés. Le morceau de sucre blanc disparut dans le liquide brunâtre et fumant en un petit plouf élégant dont le remous fut presque imperceptible. Satisfaite de sa réussite qui était parvenue à chasser le gros chagrin qu’elle éprouvait un instant plus tôt, c’est avec un sourire rayonnant que notre petite hôtesse reçut le remerciement sec et martial du Commandant, soulevant légèrement du bout des doigts les pans de sa robe de dentelles blanches pour lui permettre d’exécuter un demi-plié, le dos bien droit en guise de révérence modèle. Elle revint alors à Lord Wellington qui posait toujours sur elle le regard confus et légèrement hagard du notable que l’on vient de sortir de sa sieste digestive. La vénérable peluche claqua la langue pour chasser la torpeur de sa bouche engourdie et d’un air aussi digne que possible tenta de rattraper le fil de la conversation :

« Pour ma part, charmante Aurore, je prendrai mon thé sans sucre mais avec un nuage de lait et une pointe de miel s’il vous plaît ».

La petite fille hocha la tête, ravie. Elle s’affaira pour répondre à la demande de son ami ursidé dont elle connaissait parfaitement les goûts, du reste fort semblables aux siens. Elle parvint magistralement à verser le lait puis à transférer le doux filet ambré et pâteux du pot de miel à la tasse sans déverser une seule goutte sur la nappe. Ms Angus aurait été fière d’elle ! Par réflexe, elle se retourna mais aucun adulte n’était là pour admirer son exploit… Qu’à cela ne tienne, le regard satisfait de ses convives lui suffisait amplement. Quand elle eut fini de servir Lord Wellington, elle s’adressa à la petite assemblée :

« Il était hors de question pour moi de vous servir le thé sans vous offrir de petites mignonnes … » Aurore s’arrêta, la mine perplexe. Son visage témoignait d’un intense effort de réflexion.

-Mignardises, souffla de manière quasi-imperceptible sa précieuse Sally.

-Oui, c’est cela. Sans vous offrir de petites mi-gnar-di-ses » reprit Aurore en accentuant toutes les syllabes de ce mot ingrat. Elle ouvrit alors un petit coffret dans lequel elle avait précieusement déposé les pâtisseries préparées avec sa gouvernante le matin même pour l’occasion.

-Des gaufrettes à la cannelle, mes préférées ! » s’exclama d’une voix gourmande et bourrue Lord Wellington, totalement réveillé à la perspective du festin. Sally et Aurore échangèrent un sourire amusé tandis que le Commandant Paddy se lissait la moustache en signe de contentement. La réputation de la recette maison de Ms Angus n’était plus à faire, tout comme celle de l’appétit de Wellington pour les plaisirs sucrés.

A suivre

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