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La double-vie de Kitty

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Cet après-midi là, Kitty hésita à préférer la télévision à son livre.

Elle avait presque termine La cavale, commencée depuis une dizaine de jours, et se demandait pour quel moment garder le morceau de la fin, tel un fumeur choisissant avec préméditation l'instant sacré de sa dernière cigarette avant d'arrêter. Vivrait-elle le dénouement des aventures australiennes de Chloé en début d'après-midi, à l'heure où les enfants dorment ? Ou attendrait-elle le soir, une fois au lit avec Pierre ? Dans le premier cas, elle terminerait sa journée enveloppée dans l'ivresse d'escapades impossibles et de caresses sous les étoiles, ce qui ne favoriserait pas sa disponibilité auprès de ses filles  ; dans l'autre, elle passerait une nouvelle nuit hors de chez elle, à des milliers de kilomètres, et aurait l'impression, le lendemain au réveil, d'avoir encore découché.

En effet, depuis qu'elle avait commencé La cavale, Kitty éprouvait le sentiment étrange de mener une double-vie. Pendant la journée, elle tenait sa maisonnée sans faiblir, n'oubliant jamais d'arroser ses plantes ni de racheter des couches. Le soir, en revanche, elle se glissait dans son lit aux côtés de Pierre, en se laissant croire qu'elle entrait dans le duvet de Chloé, sur le sable encore tiède. En deux secondes, Pierre et les enfants disparaissaient de son horizon et elle se retrouvait, avec dix ans de moins, sac à dos sur l'épaule, gourde à la ceinture, en plein désert. Seule ? Non. Main dans la main avec un jeune compère auquel elle n'avait pas le moins du monde donné les traits de Pierre, mais ceux d'un inconnu qu'elle s'était fabriqué à sa convenance.

Kitty éteignait alors sa lampe de chevet sans dire un mot, de peur de rompre le charme, et s'endormait sur-le-champ pour vivre l'autre versant de son existence. Là, plus rien ne pouvait l'atteindre, hormis la vitesse du galop, le sifflement du vent et le bruit des sabots sur le sol aride, dans un paysage de far-ouest piqué de termitières. Elle entrait dans la peau de Chloé, dans son minuscule short en jean, tenait la bride de sa jument avec la même dextérité, et observait complaisamment les mèches en bataille de son compagnon d'aventures qui, au trop enlevé, chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, réunissait les jambes interminables d'un Clint Eastwood rajeuni, le torse attrayant de Lizarazu et la frimousse hâlée de Brad Pitt. Il manquait sans doute à ce personnage le verbe créatif d'un Woody Allen exceptionnellement sorti de Manhattan, mais les rêves sont peu exigeants en matière intellectuelle.

Lorsque le réveil sonnait, à sept heures, Kitty réalisait instantanément que le petit short en jean commençait à craquer, trop étroit pour son tour de taille de femme enceinte. Le sol craquelé de la savane laissait place à la moquette gris perle de sa chambre, et le héros de western à la cuisse musclée s'était enfui au grand galop à l'arrivée inopinée du mari partant à son travail.

La voix pâteuse, Kitty pouvait néanmoins affirmer en toute sincérité qu'elle avait passé une excellente nuit, et fait de très beaux rêves. Elle reprenait ses activités quotidiennes avec sérénité, sans ombre au visage, et se disait qu'elle pourrait vivre ainsi des années durant, pourvu qu'elle conservât cette capacité à dénouer ses attaches familiales dans l'univers tout intérieur qu'elle se composait.

A suivre

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