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La sieste de M. Duchaussoy

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Rien n’était autant attendu que ce début de sieste.

Aujourd’hui, comme tous les jours de marché, la journée avait été rude. Monsieur Duchaussoy avait dû, sans broncher, accompagner Madame Duchaussoy sous la halle, rester en double-file tandis qu’elle faisait la queue chez le poissonnier, porter ensuite les paquets, passer chez le marchand de couleurs, saluer la petite dame boulotte qui faisait du patchwork avec sa femme, se hâter de rentrer pour éplucher les pommes de terre nouvelles et ne pas manquer le journal de treize heures. Ouf ! Depuis qu’il était retraité, Monsieur Duchaussoy n’avait jamais tant arpenté le centre-ville, chien de salon docile trottinant sur les talons de sa maîtresse.

À présent, la panse gonflée, il s’apprêtait à ouvrir son livre, le derrière calé, coussins derrière les reins. D’ici cinq minutes, il ferait semblant de piquer du nez entre deux chapitres, augmenterait le volume de ses expirations au gré du va et vient de sa bedaine, ronflerait encore une bonne dizaine de fois, attendrait que sa femme parte se reposer à son tour, dans la chambre, risquerait alors de soulever une paupière, puis deux, avant de balayer du regard tout le salon, pour se voir confirmer cette excellente nouvelle : Madame Duchaussoy l’avait enfin laissé seul.

Aujourd’hui, toutefois, Madame Duchaussoy ne paraissait guère disposée à laisser son mari s’évader sans elle. Elle allait et venait, époussetait ses bibelots, et finit par sortir une dizaine de tasses de thé.

-          Stanislas ?

-          Mmmmm…

-          Vous n’avez pas oublié ?

-          Quoi donc ?

-          J’ai invité mes amies du cours de couture à venir prendre le thé… Le tapis est dans un état ! Si vous pouviez passer un coup d’aspirateur…

Monsieur Duchaussoy sursauta.

-          Je ferai ça plus tard, dit-il courageusement.

Il s’enferma dans sa morosité, passa l’aspirateur en râlant, mais le passa quand même. Puis, avec la fureur d’un ouvrier qui se mutine, le planta au milieu du salon, sans le débrancher, jouissant de voir, dans les contorsions rugissantes du malheureux, la douleur d’un esclave encore plus servile que lui.

Jetant un œil du côté de la porte, il s’assit du bout des fesses, chaussa ses lunettes, ouvrit le volume à la page cinquante-trois. Tant pis pour le vacarme de l’aspirateur, qui continuait d’hurler sa détresse : c’était le prix à payer pour rejoindre Chloé au bout du monde.

-          Stanislaaas !

Paupières baissées, sourire béat, l’interpellé ne réagit pas.

-          Stanislas, Stanislas ! s’écria Madame Duchaussoy, la bouche tordue par la colère.

Pendant une vingtaine de minutes, elle avait cru aux efforts de son mari dans le nettoyage du tapis. Mais en entrant dans la pièce, elle avait poussé un cri de fureur en le voyant immergé dans sa lecture, aux côtés d’un aspirateur hurlant à la mort mais aussi inerte qu’une mue de serpent.

C’est qu’à mille lieux de là, notre retraité, qui avait rajeuni de trente ans, chevauchait à cru une jument aux manières rebelles. Avec Chloé, combien de milles n’allaient-ils pas parcourir ensemble, dans l’ivresse du grand air, avec pour tout moteur la musculature des bêtes, et pour tout ravitaillement l’eau des sources, les fruits des arbres et les poissons des rivières ?

-          Stanislas ! C’est pas vrai, non mais c’est pas vrai !

Madame Duchaussoy débrancha brutalement l’aspirateur. Le silence soudain fit sursauter son époux qui se retrouva, interdit, face à la mine congestionnée de la maîtresse de maison. Les traits empâtés de cette dernière lui sautèrent à la figure, fâcheusement desservis pas le souvenir tout frais des fossettes bronzées de Chloé.

-          Stanislas, je n’ai pas le temps de passer ma vie dans les livres, moi ! Je ne suis pas une intellectuelle, Dieu merci, mais j’ai un peu plus de sens pratique, et quand j’en ai fini avec l’aspirateur, je n’oublie pas de l’éteindre, tout de même !

Au moment où elle terminait sa phrase, la sonnerie de l’interphone retentit.

-          Ouvrez, Stanislas, je vous prie. Le temps que je remette une touche de rouge…

A suivre

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