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La tondeuse et l'herbe mouillée

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Le tintement de la vieille horloge dans le salon, dont le timbre a été rendu plus grave par les années, sonne deux heures de l'après-midi. Dans la cuisine, le bruit de la vaisselle que l'on lave tout en discutant. Mère et fille, côte à côte devant cet évier trop grand où l'on peut faire entrer les six couverts qui ont été utilisés plus les plats de services sans craindre de tout faire déborder. Dehors le soleil est haut, il réchauffe toute la montagne et en entrant dans la vieille forêt au bout du jardin, on est immédiatement emporté par une odeur d'aiguilles de pin, de fougères et de mousse. Le sol n'est jamais vraiment sec ici, protégé par un épais tapis végétal et les ramures basses des pins gris. Les portes et les fenêtres de la maison sont grandes ouvertes, il n'y a que le chant des oiseaux et le bourdonnement des insectes autour des massifs de fleurs sauvages, près de la petite terrasse. Une quiétude rapidement dérangée par le vrombissement d'un moteur qui tous toussote avant de prendre plus d'assurance. On a lancé la tondeuse à gazon, cet engin à la carrosserie rouge tachée de vert et de brun, qui sent la terre et la poussière. La bête reste bien sagement dans la grange, qui est devenu depuis longtemps à la fois un garage, un abris de jardin et un atelier de bricolage.

Le terrain est immense, accroché au flanc d'une vieille montagne qui surplombe la ville et le lac. La maison, cette ancienne ferme vosgienne qui semble bien trop vaste pour seulement deux personnes, est bordé d'un côté par la forêt, de l'autre par des champs où fleurissent de grandes meules à la fin de l'été. Il y a un vieux poirier frappé par la foudre, fendu en deux sur plus de trois mètres mais toujours debout, il y a une source qui jailli un peu plus bas dans la pente et une marre pleine de vase, il y a un petit chemin qui rejoint les hauteurs en passant sous une double rangées de sapins, bordé de murets en pierre où s’épanouit une mousse verte moelleuse.

La tondeuse passe dans un sens, puis dans un autre, traçant des lignes tantôt vertes foncées, tantôt vertes pâles, sur l'herbe grasse qui n'en finit jamais de pousser. Bientôt, l'air sera chargé de ce parfum. 

Près des écuries, un garçon chevauche la tondeuse à gazon, suivi d’une jeune fille du même âge. Ils doivent tout juste entrer dans l’adolescence. Le jeune homme a les cheveux blond foncé, mi-longs, les yeux clairs, et un peu d’embonpoint. Il dirige l’engin la tête haute, une main sur le guidon et le poing levé. La fille tient une caméra et suit attentivement le mouvement. Elle a le teint mat, les cheveux noirs attachés en queue de cheval, et porte un T-shirt bien trop grand pour elle. Ils ont l’habitude de se créer des aventures et de les répertorier. Soit sous forme d’histoires écrites, soit sous forme d’enregistrements audio, soit sous forme de vidéos. Peu importe, ce qui compte, c’est de les vivre ensemble.

La fille marche dans l’herbe déchiquetée devant elle. Le terrain s’étend à perte de vue devant les étables jusqu’aux pommiers du jardin. Elle toussote quand un brin lui parvient dans la bouche.

-Ça n’a pas vraiment de goût, l’herbe.

Le garçon s’arrête et se retourne. Il acquiesce de la tête.

-Tu devrais tester l’anis. Viens !

Il fait vrombir le moteur à nouveau et accélère pour se diriger jusqu’à la maison de la voisine et sa fille. Son amie se met à courir derrière lui.

-Attends ! Tu sais que j’aime pas faire d’effort physique !

L’adolescent rigole sans l’écouter pour autant. Il freine une fois arrivés à destination. Il descend de la tondeuse à gazon, tapote sur le capot comme pour le féliciter, et va chercher l’anis verte du jardin. La fille arrive après lui et accepte la plante qu’il lui donne. Elle prend le temps de respirer l’anis. Déjà, l’odeur promet d’offrir plus de saveur que la simple herbe ! Elle croque dans l’anis verte. Il fait de même en la regardant. Il veut une réaction. Elle plisse des yeux.

-Un peu trop acide pour moi. Ca monte à la tête.

Il se moque d’elle à nouveau. Il pointe du doigt les arbres plus loin.

-Et ça, t’as déjà essayé ?

La jeune fille fronce des sourcils et secoue la tête. Son acolyte s’empresse d’aller au point indiqué. Elle lui emboîte le pas. Alors qu’ils arrivent sous les arbres, il lève la main et arrache de la lavande. Il en prend pour elle et pour lui. Ils approchent tous deux leur nez de la fleur pour la sentir. Puis la portent à leur bouche. Elle donne son retour :

-J’aime l’odeur. Moins le goût.

-Que t’es difficile !

Elle croise les bras et s’assit en tailleur sur le sol herbeux. Il la rejoint et s’allonge près d’elle. Il regarde le ciel gris tandis qu’elle réfléchit encore à sa dernière dégustation. Des gouttes de pluie se mettent à tomber. Ils ne réagissent pas tout de suite. L’air se fait plus frais. Le sol commence à glisser sous leurs pieds. Le jeune homme attrape un tas d’herbe dans la main. Il l’approche de son nez et mord dedans. Mouillée, l’herbe a une toute autre dimension. Il aime bien l’herbe mouillée, au final.

A suivre

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