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Le jour des enfants

Retour à l'arbre

Le long de l’avenue Bosquet, Ania presse le pas. Comme tous les mercredis, sa nouvelle patronne l’attend de pied ferme, pas question de lambiner !

Dans moins de dix minutes, à peine arrivée, elle se dépêchera d’enlever ses chaussures près du placard de l’entrée, enfilera ses tatanes, ouvrira grand ses oreilles pour que Madame y déverse, tout en se préparant à sortir, sa liste d’instructions pour le ménage, suivie des recommandations pour les enfants. Et rien ne l’agace plus, Madame, que d’avoir à répéter ce qu’elle vient de dire, car elle n’attend qu’une chose : laisser Ania avec les chambres à faire, pour filer vers sa mini en faisant claquer ses hauts talons.  

En dépit de son niveau de français encore fragile, Ania a bien compris à qui elle a affaire. C’est que Marie-Claire, pour ne pas la nommer, est une femme organisée, impeccable, qui gère son intérieur, sa progéniture et ses activités comme un banquier ses fonds propres. Ania a bien noté, par exemple, que le kilim de l’entrée doit être aspiré en mode« tapis » dans le sens du tissage, que les coussins du salon sont à replacer selon leurs coloris et par ordre de taille sur le canapé de cuir sombre, que les cuvettes des WC ne se purgent efficacement qu’avec du vinaigre blanc préalablement bouilli. Elle a également retenu que le linge de lit doit être passé chaque semaine à 90 degrés, à cause des risques de poux ; qu’après la cantine, le judo commence à 13h30, le piano à 16, juste avant la séance d’orthophonie ; qu’entre les deux, c’est le moment de donner aux enfants leur goûter : un bol de Muesli bio éventuellement édulcoré par du sirop d’agave, plus quelques fruits rouges pour les antioxydants.

Ania a les joues rougies par le froid. Elle s’est levée tellement tôt pour arriver au pont de l’Alma dans les temps ! Il fait encore un peu nuit, elle suit l’éclat mouillé des réverbères sur les pavés, de grands carrés qui lui font penser aux marelles de son enfance, dans les faubourgs de Bydgoszcz. Aujourd’hui la journée sera longue, éreintante, après le ménage, elle ira récupérer les enfants à la sortie de l’école, ils se moqueront de son accent, ne lui obéiront qu’à moitié. Tant pis, elle y tient tellement, à ce travail ! 

Voilà, elle arrive en bas de l’immeuble, tape le code. L’entrée est magnifique, Ania adore cette moquette épaisse qui longe le hall jusqu’au grand escalier, dont les baguettes dorées rutilent à chaque marche. Elle entre dans l’ascenseur, minuscule, tout en bois verni, avec des battants qui grincent. L’immeuble est cossu. Ils ne sont pas dans le besoin, Madame et son mari ! Le mari, Ania ne l’a jamais croisé. Elle suppose qu’il doit partir très tôt, rentrer très tard, ou qu’il est souvent en voyage pour affaires. Elle l’a seulement aperçu sur une photo de mariage, dans un coin du salon. Quel beau couple ! Elle, tout en minceur dans son fourreau écru, avec de longs cheveux blonds tombant en cascade sous le voile de mariée. Lui, viril,le teint hâlé, les épaules larges, avec quelque chose d’ombrageux dans l’expression. Un côté bad boy mais pas trop, juste assez pour exciter ces dames sans les effrayer. Comme ils ont l’air heureux ! Un jour, Ania se mariera, elle aussi. Mais pas ici, certainement pas : dans son église natale, avec Shimon, l'ami d’enfance !

Ania arrive au cinquième, fait à nouveau grincer les battants en sortant de l’ascenseur. Plutôt que d’entrer avec sa clé, elle préfère sonner, pour prévenir Madame de son arrivée, et ne pas donner l’impression de se croire chez elle, en pays conquis. D’habitude, en posant le pied sur le paillasson, elle entend distinctement les pas de sa nouvelle patronne, à l’intérieur de l’appartement : passant d’une pièce à l’autre, parlant au téléphone, cherchant son sac à main, s’assurant de laisser place nette avant qu’Ania ne commence à passer l’aspirateur.

Cette fois, Ania n’entend rien. Ah ! Madame est peut-être dans sa salle de bains. Ou aux toilettes.

 Elle sonne une première fois. Rien. Deux fois. Attend encore. Sa patronne serait-elle partie plus tôt que prévu, sans l’attendre pour lui donner ses instructions ?

Au bout d’un moment, Ania se dit qu’elle ne peut se permettre de commencer son travail en retard. Puisqu’elle a la clé, inutile de perdre du temps, autant entrer tout de suite !

Conscience professionnelle oblige, Ania passe la clé dans la serrure, ouvre doucement la porte. Bizarrement, elle n’arrive pas à la pousser jusqu’au bout, comme si un obstacle mou en gênait la course. Ania force un peu, passe la tête, découvre ce qui coince.

Le kilim marocain de l’entrée,  qu’Ania a aspiré mercredi dernier, est à peine reconnaissable. Les couleurs de l’Orient, ravivées chaque semaine avec un zèle si délicat, macèrent désormais dans une flaque écarlate, dont les confins sèchent lentement, virant au marron. Sur le bord du tapis, où collent les vestiges d’une blondeur éteinte, s’écrase un visage de cire dont les yeux de verre fixent le parquet.

A suivre

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