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Le regard d'un tableau

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Les premiers rayons de soleil s’infiltraient par la mansarde d’un petit vingt mètres carrés en plein cœur de Paris. La pièce boisée du sol au plafond, prenait alors une teinte mordorée. Au centre de la pièce, un chevalet supportait une grande toile où se dessinaient les traits d’un personnage encore non identifiable. Le travail n’en était qu’à son début et son auteur, dont le pied dépassait d’une couette épaisse, se réveillait petit à petit avec cette lumière automnale.

Se levant comme un pantin sans fils, Agedha s’étira en baillant à s’en faire décrocher la mâchoire. Après une toilette rapide dans le seul lavabo de sa chambre-salle-de-bain-cuisine-salon, il passa une main sur son crâne presque rasé et s’installa devant sa toile.

Fermant les yeux, il se pencha dessus et respira l’odeur qui s’en dégageait. Doucement, les effluves asséchées de sa peinture lui apprirent qu’il pouvait continuer de travailler. Mais que serait un artiste sans son modèle ? Ses doigts passèrent sur les reliefs de sa toile. Elle serait son chef d’œuvre, son portrait de Dorian Gray, sans malédiction ni magie en revanche.

Passant une chemise blanche et ample, relevant ses manches et enfilant un pantalon de lin qu’il noua d’une ceinture de chanvre, il était presque prêt à recevoir son modèle.

D’une main qui avait mille fois fait ces gestes, il dévissa ses tubes et en déversa une partie sur sa palette, méthodiquement, dans l’ordre chromatique des arcs-en-ciel. Pinceaux et tubes refermés attendaient alors sagement à sa gauche, tandis qu’il respirait doucement cette enivrante odeur provenant de sa palette sur sa main droite. Il le savait, il devait rendre cette peinture pour le mois suivant. C’était court, mais l’homme de 35 ans n’en était plus à son premier coup d’essai. Il pouvait relever ce défi.

Nue. Elle se sentait dénudée face à lui. Pourtant, il ne lui avait pas demandé de se dévêtir. Il lui avait montré le tabouret au milieu de la pièce et l'avait invitée à s’asseoir. Keomany avait ôté ses chaussures, des bottines rouge bordeaux à talons qui lui faisaient saigner les pieds, et effleurait le sol recouvert de papiers-journaux, dont les tâches de peinture camouflaient les nouvelles du jour. Elle portait un pull ample, couleur jaune moutarde, par-dessus une chemise bleu marine à rayures qui lui arrivait au niveau des cuisses. Son legging noir était troué entre les jambes, et elle espérait qu'il ne le remarquerait pas, même si, déformation professionnelle oblige, il était attentif aux détails. Malgré ces couches de vêtements, elle avait l’impression qu'il pouvait lire à travers elle.

« Prends une pose naturelle. » lui avait-il dit. C’était la seule consigne qu'il lui avait donnée. Keo avait pris place sur ce siège en bois, les jambes serrées contre elles-mêmes, les bras croisés, et la tête haute pour lui faire face. Elle le voyait de temps à autre caresser sa toile avec son pinceau en fronçant des sourcils, se mordre les lèvres avant d'entreprendre de changer d’ustensile, ou encore plisser les yeux pour mieux visualiser les couleurs. Quand il remettait de la gouache sur sa brosse, il leur arrivait de croiser leurs regards. Il donnait l'air de scruter chacun de ses tremblements, d’analyser le pli de ses habits bien trop grands, et de trouver les défauts dans le peu de grain de peau qu'elle avait consenti à dévoiler. Elle finissait par abandonner et détournait les yeux vers le studio parisien. Les moulures des murs, la boiserie du parquet, la hauteur du plafond, les voilages des fenêtres devenaient alors cent fois plus intéressants que l’artiste qui mettait son cœur à découvert.

Le regard du peintre restait souvent de longs moments sur ce corps caché que son modèle tentait de dissimuler avec des vêtements qui ne la mettaient pas en valeur. Mais lui, il voyait bien au-delà. Il la voyait belle, rayonnante, assurée. Ce n’était pas ses inquiétudes ou ses mimiques de malaise qu’il retenait. Lui, il observait la plissure à la commissure de ses lèvres, c’était la couleur de son aura, le parfum de sa peau. Sa peinture retransmettait cette image en couleur et en douceur sur la toile. Petit à petit, sous la chaleur du soleil qui rejoignait le Zénith, le bois de la pièce se mettait à chauffer, l’air à se densifier et sa peinture dévoilait alors les arômes des couleurs. Acidulé pour ses yeux et son pull, iodée pour sa chemise, charbonneuse pour son jean.

Amoureux de la réalité, sa réalité, il laissait alors son pinceau revenir sur certains traits pour les arrondir, grattait de son pouce pour enlever de la matière quelques centimètres plus bas et régulièrement, il se penchait sur sa toile pour la respirer. Si elle ne sentait pas la jeune femme devant lui, alors il rajoutait des couleurs ou mélanges, pour parvenir à ce subtil parfum qu’elle dégageait.Se levant après presque deux heures de pose, il s’éloigna de sa toile, s’approcha de la jeune femme et se pencha tout près de sa nuque pour sentir son parfum. Il faudrait encore quelques ajustements…

-Nous en avons fini pour aujourd’hui. Revenez demain, si possible avec ces mêmes vêtements. Peut-être même pourriez vous les laissez ici la prochaine fois, pour ne pas les salir entre temps ? …

Son sourire éclatant Colgate étincelait à la lumière du jour. Se reculant pour lui laisser son espace de confort, il reposa sa palette et serra ses mains devant lui, sans dévoiler sa toile.

-Votre toile sera prête dans les temps. En revanche, comme convenue, vous ne la verrez qu’au dernier moment.

Lorsque les derniers nuages découvrirent le ciel et révélèrent une lune pleine et opalescente, un soupir résonna dans l’atelier désormais désert du peintre. Peu à peu, dans l’obscurité, les lignes de son tableau ondulèrent.

La toile s’était à nouveau éveillée et, telle un dormeur engourdi de sommeil, elle remuait pour revenir à elle. Comme chaque jour depuis le début de ce projet, elle donnait un coup de pouce à ce peintre qui, à ses yeux, possédait un talent indéniable. Et puis la toile appréciait aussi la modèle, une jeune femme dont la beauté était magnifiée par le coup de pinceau de ce futur maître.

Cependant le peintre n’avait pas encore atteint le sommet de son art, et la toile considérait comme son devoir de corriger certaines de ses erreurs.

Là, sa main avait tremblé, par exemple. Un battement de cil plus tard, ce trait maladroit avait été rectifié, et l’ondulation malheureuse avait été remplacée par une courbe harmonieuse. Ici, une couleur criarde se mariait mal avec ses voisines, plus douces et plus nuancées. En un souffle léger, la toile l’adoucit et lui permit de se fondre plus aisément avec les autres teintes.

Par petites touches, la toile poursuivait son travail, rectifiant un œil légèrement plus petit que l’autre, redessinant un nez différant trop de la réalité, rendant plus gracieux l’arrondi d’une main sur un accoudoir…

Bientôt, le soleil pointa de timides rayons orangés par-dessus l’horizon. Aussitôt, un engourdissement subit se saisit de la toile, qui fit entendre un discret et étrange bâillement. Peu à peu, sa conscience se retira dans les limbes éthérés du monde des Idées, ou de l’esprit du peintre, ou peu importe vu que tous l’ignoraient, et les traits et les couleurs se fixèrent sur le chevalet.

Lorsqu’il reprendrait son travail, le peintre remarquerait-il les infimes changements apportés à son œuvre ? Rien n’était moins sûr…

A suivre

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