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Le rêve de Stan

Retour à l'arbre

Stanislas Duchaussoy faisait parfois des rêves qui lui faisaient peur. Lui, le commerçant irréprochable, mari inexplicablement fidèle, se surprenait, à sa plus grande honte, s’imaginer une nouvelle vie de célibataire.

De célibataire divorcé ?

Non, c’était compliqué et mal vu, le divorce, une manie de jeunes. Cela supposait des conflits, des rapports de force, et pour finir l’intervention de la justice. Madame Duchaussoy finirait une fois de plus par avoir le dessus : elle ramènerait son diable de mari, tout penaud, à la maison, et lui ferait mettre le couvert, comme d’habitude, devant la télé, sur la toile cirée.

Non, une nouvelle vie de veuf, et de veuf joyeux, en plus !

Il passerait ses journées à folâtrer avec des héroïnes de romans, dormirait tout nu dans son lit, mangerait des hamburgers dégoulinants de ketchup, jouerait au poker avec des gens infréquentables, boirait du whisky – et du bon – vendrait l’argenterie de sa femme aux enchères (celle qui ne passait pas au lave-vaisselle), resterait une heure et demie aux toilettes avec L’écho des Savanes, et ne laperait plus jamais de potage pour son dîner.

Hélas, faute d’un veuvage immédiat, Stanislas ne trouva rien de mieux, pour se retrouver seul en tête à tête avec Chloé, le temps de terminer La cavale, que d’inventer un petit mensonge de sa composition.

- Anne –Thérèse !

- Ne criez pas ainsi, mon cher, vous m’avez fait sursauter !

- J’ai eu un message de Bouilly, cette nuit… de la part des voisins. Il y a eu une très violente tempête, des tuiles sont tombées, il faut que j’aille vérifier l’état de la toiture. Prudence élémentaire, au cas où il y aurait une fuite…

Monsieur Duchaussoy descendit dans son garage, les mollets encore tout tremblants de son audace. Demain, oui, demain, il roulerait sans s’arrêter jusqu’à Bouilly, libre comme un jeune homme, avec pour toute compagnie son sac de voyage, dans le coffre, son ordinateur portable, et surtout le roman de Chloé, soigneusement posé sur le siège passager, à la place de Madame Duchaussoy.

Grâce à ce délicieux petit mensonge, il passa une semaine de rêve à Bouilly.

Ce qu’Anne-Thérèse appelait « sa propriété de Bouilly » était un bâtiment de ferme assez ancien, plutôt bien restauré, entouré d’un joli jardin qu’elle avait eu soin de baptiser « parc ». Deux vieilles granges à foin remplissaient fièrement la fonction de « dépendances » et complétaient l’ensemble pour faire de cette maison de campagne un authentique « domaine » dont les lettres de noblesse devaient beaucoup au choix d’une terminologie étudiée.

Stanislas y demeura une semaine.

Le matin, il avalait deux œufs sur le plat, pour mieux narguer son cholestérol dont le taux avait été consigné à Saint-Germain. Midi et soir, il se gavait de jambon de pays, de cochonnailles, de patates sautées, qu’il accommodait du petit vin local acheté en tonnelet, et dont il se servait « à la tirette ». Comme il se trouvait seul, l’esprit complètement libre, rien n’empêchait Chloé que de s’installer avec lui comme maîtresse absolue de l’espace et du temps. Il consommait ainsi chaque jour sa dose de fiction comme une drogue douce qui lui assurait sa ration de paradis artificiel.

Au réveil de Stan, Chloé se tenait encore, sur la table de nuit, enclose dans sa reliure, comme une colombe sous un foulard de magicien. Tout au long de la journée, le souffle de la jeune aventurière ne faisait que croître en intensité : à l’aube, il enveloppait Monsieur Duchaussoy des petits matins australiens fleurant l’églantine et la mirabelle sauvage ; il l’accompagnait plus tard, à l’heure du café, lorsque les chevaux harassés par la course commençaient leur sieste à l’ombre d’un baobab ; il le berçait enfin, le soir, livrant à son imagination enflammée le spectacle de crépuscules rouges et de bêtes se désaltérant à la tombée de la nuit. En un mot, Stan se laissait délicieusement troubler les sens par cette héroïne dissipée, instinctive, qui jouissait de la vie sans tabous, nageait toute nue, faisait l’amour ou déféquait en plein champ avec le même naturel qu’elle se gavait de myrtilles.

Par moment, il se révoltait contre elle. « Qui d’autre qu’un personnage de roman peut vivre ainsi ? » lui demandait-il. Parce que rien ne pouvait la retenir dans sa course aux grands espaces, ni les distances, ni son compagnon du moment, ni le souci du lendemain ! Elle se gorgeait de l’instant présent en faisant un pied-de-nez à la minute passée et de l’œil aux plaisirs à venir !

Hypnotisé par Chloé, Stanislas avait le sentiment d’avoir raté sa vie et vendu son âme à Anne-Thérèse. Il sentait bien que la jeune cavalière faisait peser sur lui une menace, ridiculisait sa carrière, pulvérisait ses principes, dénonçait sa lâcheté. Mais Chloé n’était pas plus palpable que du vent, elle n’avait rien construit de durable, tandis que lui, Monsieur Duchaussoy…

C’est ainsi que se tramait, dans l’esprit de Stanislas, une confrontation existentielle entre les bajoues duveteuses d’Anne-Thérèse et les petites fesses dorées de Chloé. Comment pourrait-il continuer à vivre dans la naphtaline avec le souvenir grisant de galops déchaînés dans la savane, et la nostalgie d’étreintes à la belle étoile ? Une fois le livre terminé, prendrait-il un aller pour Sydney ? Et que ferait-il de sa femme ?

Décidément, Stanislas Duchaussoy se surprenait à nourrir de bien étranges pensées. Comme si Chloé, cette héroïne d’un roman sans prétention, pris au hasard à la bibliothèque municipale, détenait le pouvoir d’amener Stan à changer le cap d’une existence toute tracée depuis trente ans…

A suivre

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