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Les crêpes

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Pour la première fois de ma vie, la crainte m’est venue de sortir d’un restaurant les pieds devant, avec pour tout horizon une montagne de viscères impossibles à contenir.

Mezze en entrée, aubergines, pois chiche, purée d’ail sur tartare d’agneau, taboulé, grillades, brochettes, et pour finir pâtisseries orientales, grasses et sucrées comme des éponges. La calorie, en gastronomie libanaise, n’a rien à voir avec celle du fastfood ou de la cafétéria : elle est parfumée, odorante, gorgée d’herbes fraîches, de cumin, de menthe, de miel, de fruit confit : elle s’absorbe ainsi sans complexe, sans réserve, donnant l’impression d’un contact sain et jouissif avec les subtilités les plus complexes de la nature. On croit, au beau milieu d’un festin oriental, cheminer dans des jardins antiques, sous l’ombrage des cèdres du Liban, au milieu des ruines de Balbec.

Et on se retrouve, penaud, sur un trottoir parisien, à se demander comment mettre un pied devant l’autre sans se vautrer dans la première flaque où se posera le talon.

C’est sans compter, heureusement, sur la finesse de la fin de repas.

Alors que mon ami libanais, habitué  ces agapes, propose de nouveaux desserts, d’autres amuse-bouche pour clôturer cette orgie, et qu’il s’étonne de mes refus, entrecoupés de rots mal contenus, survient une proposition inattendue.

-Un café blanc ?

Mes neurones fonctionnent mal, ralentis par un début de digestion difficile.

Comment ça, un café blanc ? Un café noir et salutaire ne ferait-il pas mieux l’affaire ?

Je demande, méfiante, ce qu’il entend par café blanc.

-Parfait pour passer une bonne nuit, me dit-il avec un rien d’ambiguïté.

-Va pour le café blanc, dis-je avec l’impression de me lancer dans une nouvelle aventure.

Et lorsque le café blanc arrive, brulant, fumant, je crois fondre. Un fumet mystérieux, me rappelant les crêpes de ma grand-mère. La tasse est blanche et banale, le liquide aussi neutre que de l’eau chaude.

C’est de la fleur d’oranger.

Mes paupières étaient closes, le liquide brûlant était une machine à remonter le temps.

Ces crêpes étaient inimitables, aujourd’hui encore je pourrais faire des kilomètres pour en manger. J’ai la recette quelque part, dans un carnet à spirales oublié au fond d’un tiroir. Même en respectant scrupuleusement les ingrédients et leurs proportions, je n’ai jamais pu reproduire la saveur de ces crêpes, leur texture fondante.

Ma grand-mère était une petite femme menue, son apparente fragilité ne trompait plus ses proches. Elle avait survécu à tant de deuils, la vie ne l’avait pas ménagée. Ses yeux myosotis lisaient en vous comme dans un livre ouvert. Un véritable détecteur de mensonge. Adolescente, il m’arrivait parfois de lui raconter des « bobards » comme elle disait, à peine avais-je terminé ma phrase, je savais qu’elle avait compris.

-Ne me raconte pas d’histoire, jeune fille. Viens, suis-moi dans la cuisine, on va faire des crêpes

Je lui emboitais le pas sans rechigner.

La cuisine était son refuge, l’endroit de toute consolation. Ses doigts déformés par l’arthrose retrouvaient leur agilité d’antan lorsqu’elle se mettait à concocter des plats fantastiques. Je n’avais jamais vu quelqu’un découper aussi vite des carottes, dépecer un lapin. Elle ne pleurait jamais en épluchant les oignons, j’ai déjà trop pleuré pour verser encore des larmes pour si peu, elle disait.

Deux grandes empreintes de mains farineuses s’étalaient sur le devant de son tablier.

J’avais cassé les œufs, ajouté le lait. Quand la pate était lisse, du haut du buffet, elle sortait un petit flacon de verre bleu. Elle envoyait valser le petit bouchon de liège, et quelques gouttes de ce liquide parfumé m’envoyaient déjà au paradis.

Le beurre grésillait dans la poêle, la première serait pour moi. C’était ma préférée, toujours plus épaisse, toujours moins dorée, imparfaite…

A suivre

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