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Les larmes de Kitty

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Le second roman de Colombin serait très différent du premier.

Il serait court, dense, nerveux, et éviterait les épanchements baroques de sa précédente prose.

"La mode est aux récifs brefs qui se lisent le temps d'un TGV" venait de lui redire son éditeur.

"Et surtout, il faudrait davantage de  chair" avait-il ajouté, sans se douter que l'expression avait avait déroulé dans l'esprit de Colombin des images de viande rouge à l'abattoir.

Colombin acquiesçait. Il égrènerait son récit de quelques scènes bien crues. Son prochain héros ? Il le tenait déjà. Un quinqua bisexuel, solitaire, psychopathe. Un personnage fragile, ombrageux, déstructuré. Terriblement attachant. Qui jetterait son mal de vivre à la face du lecteur, comme une matière brute marquée d'entailles.

Colombin plongerait en apnée dans la noirceur de ce pathos, embrasserait cette pâte humaine meurtrie, se perdrait dans la complexité de ses replis comme dans les tentacules d'un monstre des abysses. En même temps, il saurait révéler, ici ou là, des failles lumineuses, seuls témoins d'un soleil lointain délivré à travers les interstices d'un plancher pourri.

Colombin posa son stylo, passa la main sur sa barbe de deux jours. Il le voyait déjà, son personnage de chair libéré du conformisme des fictions puériles. Il l'appellerait Gaspard. Comme Gaspard de la nuit. Il le marquerait au fer rouge de son époque morose. Et tant pis s'il n'allait faire rêver personne.

Ce serait, à n'en pas douter, un chef d'oeuvre de réalisme contemporain.

Pour Colombin, le plus dur n’était pas de s’essayer à un nouveau style, ni de créer un nouveau personnage.

En vérité, ses personnages étaient si vivants que loin de rester suspendus au bon vouloir de son stylo, ils s’échappaient de leur histoire, faisaient irruption dans son existence et lui imposaient leurs vues avec plus d’autorité des que êtres de chair.

Ce redoutable ascendant du fictif sur le réel rendait la position d’auteur particulièrement inconfortable. Colombin était sans cesse tiraillé entre ses personnages, qui le houspillaient jour et nuit, et son éditeur, bien incapable d’imaginer que des héros puissent faire pression sur la plume qui les a fait naître. Pris entre ces deux feux, notre romancier tentait des conciliations, mais devait se faire à l’idée que la fiction a ses raisons que l’édition ignore.

Aussi, pour Colombin, le plus grand obstacle était de faire admettre à Chloé, l’héroïne de son premier roman, qu’il renonçait à écrire la suite de ses aventures pour se lancer dans celles de Gaspard. Cette idée la rendait folle.

Le conflit atteint son paroxysme lorsque Gaspard commença à voir le jour.

Perchée en haut d’une étagère, Chloé se tortillait dans un mouvement que Colombin, malgré sa mauvaise humeur, ne pouvait s’empêcher de trouver charmant. Il ne l’avait pas ratée, sa petite Chloé ! Elle était délicieuse, avec ses bouclettes blondes, son teint de poupée et son petit short en jean.

-          Tu me pourris la vie, persista Colombin sans la regarder. Tu m’as bouffé la cervelle pendant quatre ans, j’ai travaillé comme un fou pour écrire La Cavale, aujourd’hui personne ne me lit et le roman passe inaperçu. Alors va-t’en ! Je passe à autre chose.

-          Peuh ! Si tu avais l’épaisseur d’un grand écrivain, tu te jetterais à corps perdu dans la suite de La Cavale avec passion ! C’est ça, tu vois, l’esprit d’aventure. Mais cet esprit-là, à force de me le transfuser…

-          Quoi ?

-          Tu l’as perdu !

Colombin frappa du poing sur la table. Si fort qu’une voix s’éleva. Une voix pâteuse.

-          Salut la compagnie…

-          Gaspard ! C’est Gaspard ! Gaspard vit, j’ai réussi ! s’écria Colombin, avec l’émerveillement d’un chercheur fou qui vient d’obtenir une réaction chimique providentielle.

-          Il vit, il vit, c’est vite dit, rétorqua Chloé avec humeur.

-          Mademoiselle Chloé, Colombin vous congédie, ce qui est son premier droit en tant qu’auteur. Sachez en prendre acte.

-          Je vous ignore, Monsieur, riposta Chloé, vous n’existez pas encore sur le papier. Attendez au moins qu’on vous donne la parole !

-          Votre personnage est complètement has been, insista Gaspard. L’heure est aux grandes figures insondables, taillées pour l’angoisse métaphysique, le mal de vivre.

Chloé le considéra, effarée. Colombin n’aurait su dire si sa petite créature allait fondre en larmes ou éclater de rire.

-          Quant à vous, Colombin, reprit Gaspard, vous opterez pour un style violent, une écriture agressive, à fleur de peau.

-          Bien.

-          Vous explorerez les blessures les plus profondes de l’âme humaine. Traumatismes en tous genres, inhibitions, incestes…

-          Incestes ?

-          Ah oui, ça marche très fort, l’inceste, au box office. Valeur en hausse dans la littérature.

Chloé piqua un fou-rire.

-          Tu veux vraiment que je te laisse avec ce vieux dégueulasse ? dit –elle à Colombin.

-          Va-t’en !

-          Très bien. Sache que je n’ai pas dit mon dernier mot.

-          Les mots m’appartiennent, il me semble.

-          C’est ce qu’on verra. Des auteurs pour écrire la suite de mes aventures, j’en trouverai.

-          Qu’est-ce que tu racontes !

-          D’autres que toi, qui ne vendraient pas leur âme pour un best-seller, prendront le relais. Allez, salut !

Colombin se retrouva en tête à  tête avec son nouveau personnage.

-          C’est bien ce qu’on voulait non ? dit Gaspard avec une lueur perverse dans le regard. On sera bien plus tranquille, à présent…

Colombin recula.

- Ça te plaît, le roman que je t’ai passé ? demanda Pierre à sa femme, avant d’éteindre sa lampe de chevet.

- Lequel ?

- Ben… celui que tu viens de commencer, La cavale !

- Ah oui, très sympa, La cavale ! Dépaysant, en tout cas…

- Ça ! J’irais bien faire un tour en Australie pour galoper dans les jupes de la petite Chloé, moi ! conclut Pierre avec un sourire bonhomme.

Kitty referma son livre dans un claquement dépité, et sentit une larme lui noyer le coin de l’œil. C’était toujours pareil ! Lorsqu’elle était enceinte, elle pleurait pour un oui ou pour un non. Hier, une querelle avec Pierre l’avait laissée en larmes, avant-hier, un film qui finissait mal avait déclenché des sanglots irrépressibles, et ce soir, c’était de la faute de Chloé ! Du coup, elle explosa.

- Et moi, si je ne m’étais pas laissée engrosser pour la troisième fois, c’est sûr que je partirais bien loin d’ici, pour me retrouver libre comme l’air et sans marmots ! Comme Chloé,quoi !

Pierre embrassa sa femme avec tendresse, habitué à cette sensibilité des futures parturientes en phase de changement hormonal.

- Ma chérie… mais qu’est-ce que tu vas t’imaginer ! On n’est pas bien, nous, avec les enfants, et tous les deux, on s’entend si bien… Chloé, c’est une bulle, un mythe, une légende… de la littérature, quoi ! Une lecture pour citadins en mal d’évasion…

Kitty sourit, apaisée par la décontraction de Pierre.

- Tu es fatiguée en ce moment, ajouta Pierre qui lui-même tombait de sommeil. Alors si mon bouquin te fait tourner le lait, prends le Figaro Madame !

Peuh ! Elle avait toujours détesté le Figaro Madame, et surtout ses lectrices à la tête vide et au portefeuille plein.

- Salut beauté ! lança Pierre en guise de bonsoir, au bord de l’assoupissement.

« Beauté… » soupira Kitty intérieurement, déplorant pour la dixième fois de la journée que la maternité imposât aux femmes de passer du gabarit de la sirène à celui de l’orque. Il valait peut-être mieux qu’elle attende la naissance du bébé avant de lire la suite des aventures de Chloé. C’est que le personnage de la jeune aventurière éveillait en elle des sentiments dont, l’air de rien, elle se méfiait.

Depuis quatre ans, Kitty menait une existence sédentaire, entièrement consacrée à l’épanouissement de ses deux enfants. Elle évoluait quotidiennement de son lit à la table à la langer, de la table à langer à la sortie de l’école, et de l’école au jardin public. Cette vie ne l’exaltait pas, mais elle se réjouissait de pouvoir l’offrir à ses enfants, deux petites filles appétissantes dont la santé et la joie de vivre récompensaient chaque jour le sacrifice que Kitty leur consentait.

- Dors bien Papy ! répondit Chloé à son mari, vaguement angoissée à l’idée que le lendemain matin, comme d’habitude, Pierre se lèverait de bonne heure, se raserait de près, enfilerait sa combinaison de jeune cadre à la mode, partirait tout fringant rejoindre les lumières du monde extérieur, tandis qu’il la laisserait, elle, encore en chemise de nuit, fripée, les jambes lourdes, avec les filles à habiller, la cuisine à ranger les lits à faire.

A suivre

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