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Messe Noire

Retour à l'arbre

Je me tiens debout derrière la baie vitrée, un bol de café brûlant à la main. Je reste ainsi de longues minutes à regarder sans vraiment le voir le paysage bucolique qui me fait face. Sur la ligne d’horizon, la montagne se cache sous un manteau d’hermine un peu sale. Sa cime est coiffée d’un bonnet lenticulaire, signe d’une prochaine dégradation du temps. Pourtant il fait beau, un soleil radieux d’après-midi de printemps. L’air est doux et sent bon l’herbe fraîchement coupée. Les oiseaux s’invitent sur les branches des arbres, s’élancent en rase-mottes au-dessus de la vaste étendue d’eau qui scintille. Mais folâtrer au bord du lac ne me tente nullement. J’ai besoin d’être seul. Enfin, pas vraiment seul, Modeste me tiendra compagnie. Là-haut, sur la croupe herbeuse d’un alpage, je peux distinguer trois petits points, un rouge et deux bleus. Marie-Claire et les enfants. Le sac de randonnée sur l’épaule, elle avait grommelé : Tu pourrais faire un effort. Pour une fois.

J’avais gardé le silence et les avais accompagnés du regard lorsqu’ils s’étaient engagés sur le sentier de randonnée. Là, dans l’ombre, le clavier d’ordinateur semble m’épier. La bête attend sa provende. Ecrire est un acte égoïste. Je suis égoïste.

Je ferme les tentures et allume la lampe de chevet. Le soleil m’indispose, j’ai besoin d’obscurité, de cette obscurité d’où émergent les rêves et leurs créatures d’ombre. Je m’installe dans le fauteuil Louis XV un peu fatigué et j’allume l’ordinateur. Voilà, la muse peut venir. Mais je la sais rétive et capricieuse, parfois aguicheuse. Elle aime que je la cajole, que je l’invite. Modeste m’aidera à tendre mes rets. A incanter la magie des mots. Là, à portée de main, je prends la pochette élimée et j’en sors le disque microsillon que je place sur le tourne disque. Je dépose délicatement la tête de lecture sur les premiers sillons et j’attends que Moussorgski m’invite à son sabbat.

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Dix méprisables cahutes, sans enduit, sans chaume et sans appentis, croyaient constituer, avec une intolérable vanité, un hameau perdu dans la campagne slave. Du moins, seuls les riches pouvaient se targuer d’avoir un toit pour cacher leur misère. La gueusaille, elle, devait se contenter d’un trou dans la tourbe, la plupart du temps enfumé par un combustible gorgé d’une humidité omniprésente. Servir de chair à canon pour les bandes de cosaques, de Tartares de Crimée ou de Lithuaniens, semblait être la seule justification raisonnable de mener une telle existence.Derrière le hameau, fièrement dressé comme un gigantesque furoncle prêt à éclore, le Mont Chauve, gorgé de vice et de méchanceté contenue, enchâssé dans le manteau le plus noir d’une nuit sans étoiles.

Dès le début de la pièce symphonique, le climat musical est très agité. Le tempo de l’œuvre est noté Allegro féroce, soutenu, rapide et d’une brutalité sans pareille. La musique est haletante et angoissante. Tous les instruments de l’orchestre sont mis à contribution pour mettre en scène l’arrivée des voix souterraines, des esprits et de Chernobog, la divinité païenne. 

Un diable à figure humaine se faisant appeler Basavriouk fait de fréquentes incursions dans ce hameau dont il ne reste plus pierre sur pierre. D’où il vient et quelles sont ses intentions, nul ne le sait. Il se fait accompagner de bandes errantes de cosaques qu’il abreuve jusqu’à plus soif et inonde d’argent par poignées. Les soiffards échauffés importunent les jeunes filles et les comblent de rubans dorés, de colliers et de pendants argentés, tous objets passés entre les pattes impures du démon. Et à la nuit suivante, Basavriouk revient au hameau, accompagné d’autant de compères cornus que de bienfaits offerts. Et les diables de serrer les cous parés de colliers, de mordre férocement les doigts portant les anneaux souillés par le Malin ou de tirer jusqu’à les arracher sur les cheveux blonds tressés de rubans.

Les cordes répètent inlassablement un motif très bref, volubile, constitué de notes très rapides, presque immatérielles, se propageant avec la mortelle détermination d’un essaim d'abeilles. Les percussions contribuent fortement à l'agitation du début. La symphonie diabolique ne laisse pas de répit à l'auditeur qui ne peut qu'être épouvanté à chaque roulement de timbales.

Avec Basavriouk, le sabbat s’invite avec son cortège obscène. Devant les débauchés marche le Grand Bouc. Son attitude lascive séduit facilement les jeunes femmes du village au grand désespoir de leurs parents terrorisés et impuissants.

L'orchestre semble se prosterner, extatique, alors que s’annonce la messe noire. Les motifs brutaux s'entrechoquent frénétiquement. La musique rugit, mais l'habilité de la partition et de l'orchestration évite tout charivari un peu vain. L’harmonie de la symphonie est utilisée comme un kaléidoscope sonore pour créer une ambiance de folie démoniaque.

Et au plus fort du tumulte, la Messe Noire est rendue par Chernobog. Les cosaques paillards, pipe aux dents, coiffés de l’immense bonnet de fourrure, revêtus de blouses du meilleur drap, serrées d’une écharpe brodée d’argent font le chien couchant devant les jeunes femmes parées du casaquin bleu à crevés rouges, lesquelles battent de leurs semelles le rythme du hopak. Et que n’inventent-ils pas, une fois en goguette ! Quels masques abominables, Seigneur Dieu ! Et cette sarabande de membres tordus, ces pieds fourchus bondissant velus et grotesques...

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Je ne peux concevoir que l’on puisse vouloir arpenter le Mont Chauve autrement qu’en solitaire. Moussorgski, Vivaldi, Tchaïkovski, Saint-Saëns, tous sont des créateurs d’univers musicaux qu’il faut découvrir seul. Et non pas depuis la loge surchauffée d’un opéra. Comment visualiser la mer déchaînée par le mage Prospero, agglutiné avec d’autres voyeurs, perdus dans une rangée de fauteuils à bascule en velours incarnat sentant la sueur ? Comment participer corps et âme à la Danse Macabre ? Comment ressentir les frimas de l’hiver ? S’extasier devant les chatoiements de l’automne ? Participer à la gaieté printanière et se laisser séduire par les langueurs estivales ? Comment comprendre autrement Haydn et Debussy ? Encore un acte égoïste. Je suis égoïste.

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La musique rugit de plus belle. La messe noire se déroule dans les chuintements staccato des violons. La folie démoniaque s'empare de l'orchestre où tous les thèmes virevoltent dans une ronde instrumentale et furieuse. Le compositeur a fait appel à un staccato sautillant et à des timbres étranges voire malsains. Il recourt à de nombreuses et sauvages percussions du premier temps des hommes-bêtes. Si l’on ferme les yeux, on est le sabbat, on vit le sabbat et l’on pleure toute cette animalité perdue.

La cloche sonne enfin. Les esprits malins, faunes difformes et sorcières libidineuses se dispersent pour disparaître dans la lande. Chernobog part se fondre dans l’univers minéral du Mont Chauve. Basavriouk est le dernier à quitter le hameau, emmenant avec lui sa horde cosaque. L’aube se lève lentement et les premières lueurs roses orangées viennent annoncer le retour timide du printemps.

Loin d’être évanescent, le final est joyeux comme si les villageois avaient spontanément organisé une fête guillerette pour saluer la venue du soleil. Les harpes accompagnent un solo de clarinette qui symbolise le retour à la lumière. Une flûte reprend brièvement le même thème avant que le silence ne remplisse la salle de séjour.

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Je suis enfin en paix. Je peux commencer.

A suivre

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