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Messe Noire

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A VOS PLUMES !

Onze heures trente, au clocher du village.

Exécution !

J’ouvre les deux battants de ma fenêtre, saute à pieds joints sur le trottoir, referme doucement derrière moi. Personne.

Terré depuis trois jours dans cette minuscule auberge, n’ayant mis le nez dehors que pour des repérages de nuit, je me fais l’effet d’un prédateur sortant de sa tanière en calculant son effet de surprise.

Sur la grand’rue déserte, tous réverbères éteints, je marche à pas feutrés, voulant éviter jusqu’au crissement des gravillons que pourrait éveiller ma semelle. C’est une nuit comme on les aime dans le métier : bien noire, épaisse et gluante, une nuit où la lune s’abstient de luire sur les pavés froids, complice sinistre des dessous que j’ai pour mission de déballer au grand jour, dans tout l’éclat de leur scandale. Au bout du village endormi, je m’engage sur le chemin de terre qui monte en lacets vers la villa, défoncé par les ornières des quatre-quatre de luxe.

Pas question d’allumer une cigarette, encore moins une lampe frontale. Me voilà condamné, pour accomplir ma basse besogne, à trébucher dans la boue durcie, sans me laisser inquiéter par les craquements du sous-bois, ni surprendre par l’irruption de la chouette fendant l’air comme une vrille muette.

À mesure que je progresse vers l’objectif, je retiens mes pas, lève les pieds bien haut, au ralenti, jusqu’à me croire en état d’apesanteur, pour mieux museler la tension nerveuse qui risquerait de me porter avec trop de précipitation vers ma cible. Ma mobilité doit se mettre au diapason du frisson léger de la nuit, mon souffle ne dépareiller en rien avec cette respiration au ralenti de la nature qui, comme moi, ne dort jamais.

Mais la côte est raide, les dix kilos de matériel pèsent lourd dans mon sac en bandoulière, les battements de mon cœur cognent, refluent mon sang jusqu’aux oreilles, mouillent mes tempes. Je dois m’arrêter. Après une pause, j’enfile ma cagoule, mes gants, boutonne ma tenue de camouflage. Je remets un pied devant l’autre, jusqu’au mur d’enceinte, que je franchis à l’aide de l’échelle pliante cachée hier soir dans un fourré, et retrouvée juste à l’instant, non sans peine. Hop ! Me voilà de l’autre côté. Enfin, au détour du dernier lacet, une masse énorme et blanche : la grande villa de Monsieur le Ministre, aux façades bien éclairées. Tout autour, des spots placés en quinconce, balayant des pans entiers de pelouse.

Je recule d’instinct, rappelé à l’ordre par la ronde des deux vigiles qui montent la garde et font le tour de la propriété avec des lampes électriques. Ce soir, ils sont légèrement en retard. Depuis trois nuits que je fais le guet, j’ai compté une ronde toutes les deux heures à partir de vingt heures trente, noté l’horaire du retour au poste de surveillance, ainsi que la durée du jeu de cartes, étalé entre deux écrans de contrôle, jusqu’à la ronde suivante.

À l’intérieur de la grande maison, en revanche, tout semble endormi. L’ampoule seule de la petite cahute des gardiens brille encore. À cette heure-là, Monsieur le Ministre a déjà fermé ses persiennes, peut-être aussi les yeux. Mais ce n’est pas Monsieur le Ministre que je cherche. Ma cible, ce n’est pas Monsieur le Ministre. Non, mais celle qu’il cache ici.

Le pactole, la coquine !

Et personne sur le coup !

Si ce soir, je peux passer à l’acte, après trois jours d’observation, ce sera le jackpot… Vu que personne n’a jamais vu le bout de son nez, à la fille, sa tête a été mise à prix, dans le milieu... Et on me paiera cher, très cher, quand je l’aurais eue dans ma ligne de mire !

Parce que la jeune demoiselle, pour Monsieur le Ministre, c’est sa chasse gardée, son secret, sa passion, son talon d’Achille. Pourquoi ? Trop jeune pour lui, à ce qu’il paraît. En plus, il est marié, le Ministre. Et passe pour un père de famille exemplaire. Alors, on murmure, on suppute, on cancane, et, pour finir, on continue de bien cacher la chose... Avec toutes les ressources qu’un Ministère plutôt équipé peut mettre à disposition…

Mais voilà, si la belle finit dans une boîte, cela changera bien des choses ! 

Je ne bouge pas d’un millimètre. Les vigiles se séparent au milieu du perron, passent les deux angles de la villa de concert, l’un à droite, l’autre à gauche, se croiseront de l’autre côté de la maison dans une minute quarante-cinq. De mon angle d’observation, je vois les petits nuages de brume tiède que font leurs haleines. Le double faisceau de lumière qui balaie les graviers disparaît de part et d’autre, de chaque côté de la façade principale. Je rampe vers les barbelés, profite de ce que les gardiens s’attardent côté parc pour sectionner les fils électriques, et détourner le courant avec des pinces et des rallonges. Puis je cours vers les poubelles, dont l’emplacement est volontairement laissé dans l’obscurité la plus complète. Lorsqu’ils reviennent du côté de la cahute, pressés de s’y enfermer au chaud, je m’installe entre deux bacs à ordures. En cas d’alerte et de repli, je pourrais toujours enfouir les pièces à conviction au fond de la poubelle…

Le jeu de cartes a repris son cours au poste de surveillance. Le calme est revenu. Plus personne alentour.

J’ouvre mon sac, lesté par dix kilos de technologie, prêt à craquer sous la pression de l’encombrant engin qui pointe sous le tissu comme une crosse. Je déballe. Il faut tout préparer avant l’apparition de ma Roxane au balcon. Monter, emboîter, tourner, visser, enclencher, régler. Se tenir à l’affût du moindre ronronnement, du plus petit déclic. Souffler sur le cache de la lunette. Vérifier la vision nocturne. Agrandir. Faire la mise au point. Cadrer. Qu’il n’y ait plus qu’à presser, enfin. Que tout soit sous contrôle, avant l’heure, pour faire tomber la princesse dans la fosse aux lions, du haut de la tour d’ivoire où la maintient, cloîtrée comme une icône dans sa châsse, Monsieur le Ministre.

Tel un soldat dans sa tranchée, pataugeant dans la boue derrière sa mitrailleuse, prêt à déclencher un tir d’artillerie, me voilà sur le qui-vive, vêtu en Rambo, l’œil dans le viseur, exalté par la silencieuse puissance de l’engin à longue portée que je viens d’installer sur son trépied. La certitude que ma cible sera, demain, négociée au plus offrant, ne doit pas me faire trembler. Ni les scrupules que pourraient faire naître la pensée de briser et une carrière, et une vie. Non. Pas de danger de ce côté là : la morale n’est pas mon affaire, loin de moi la prétention d’agir en justicier. Je ne suis qu’un tueur d’intimité - à gages, il va sans dire - un tireur d’élite qui dégaine sans bruit, lance ses éclairs, shoote en rafale, mitraille sans laisser de traces et remballe dare-dare, disparaissant, furtivement, après avoir mis le feu aux poudres. Comme tout exécuteur de basse tâche, je me camoufle avec la même aisance en amont d’un tapis rouge qu’au fond d’une fosse septique, pour la bonne raison que si les grands de ce monde peuvent être descendus en flammes, sous les feux de la rampe, pris dans leurs ors et leurs paillettes, ils peuvent l’être, plus efficacement encore, lors d’un malheureux passage aux toilettes. Où qu’ils se trouvent, quel que soit le moment, je les tiens en joue, parce que leurs têtes rapportent gros, surtout lorsqu’elles sont couronnées, et que par conséquent, je les collectionne avec un soin jaloux, comme des trophées, pour ne pas dire des scalps. Quel tableau de chasse ! Combien, en vingt ans de métier, n’en ai-je pas réduites, des têtes, ou agrandies, au gré des cruels caprices de mes commanditaires, eux-mêmes soumis à la loi de la jungle ?

Me voilà fin prêt. La belle peut tirer les rideaux, ouvrir la fenêtre, s’avancer sur le balcon, fumer tranquillement sa cigarette après l’amour, pendant que Monsieur le Ministre jette un dernier œil à ses dossiers. Moi, je suis à mon poste, accroché à mon engin sur pied, cet engin qui fait et défait la vie des gens, et qui me sert, à moi, d’œil pour les viser, de nez pour les pister, de sexe pour les violer, d’arme pour les shooter.

Il est minuit passé. L’heure du crime. Tout doucement, avec mille précautions, la porte-fenêtre s’ouvre, sur une chambre bien éclairée. Ouf. Mademoiselle, en dépit du froid, vient fumer à sa fenêtre, comme chaque soir. De mon angle de vue, elle se trouve pile en face de moi, en surplomb, pour ainsi dire offerte, le visage tourné vers moi, tout à moi. Parfait. J’arme. Vraiment, on dirait qu’elle pose, sans savoir à quel point elle s’expose. Et je suis sans pitié pour cette candeur de seize ans, cette fraîcheur d’enfant, cette ignorance absolue de ce que la petite escapade nocturne, au balcon, est bien certainement la dernière des dernières.

J’appuie sur le déclencheur. Raté. La jeune demoiselle a bêtement sursauté, reculé de deux mètres à l’autre bout du balcon. Aurait-elle entendu quelque chose ? Le léger bruit d’engrenage du mécanisme ? Impossible. Je change de position. Il faut recommencer. Elle fait volte-face, me tourne carrément le dos cette fois. Se doute-t-elle de quelque chose ? Je dois agir vite, éviter à tout prix qu’elle rentre à l’intérieur et referme derrière elle. Tout serait à refaire ! Elle jette un long regard en direction de la pièce éclairée, en prenant bien soin de garder la cigarette derrière son dos, comme une gamine craignant de se faire prendre en flagrant délit. Ouf ! Ce n’est pas ma présence qui l’a alertée.  Il faut absolument qu’elle reprenne sa position initiale, idéale par rapport à ma ligne de mire. J’ai l’idée, assez dangereuse, de lancer quelques cailloux en direction du balcon. La ruse fonctionne. Elle se retourne. Elle a l’air tout à fait affolée, à présent. J’en oublie d’appuyer sur la détente, et de fixer ainsi à jamais l’expression d’effroi sur le petit visage d’ange. Elle regarde par terre, à droite, à gauche, se rétracte à nouveau. Du coup, mû par une sorte d’amusement cruel, je tente quelques ricochets supplémentaires. Cette fois, la jeune beauté écrase sa cigarette précipitamment, la jette dans le vide et lance un appel.

-Messieurs ? C’est vous ? 

Pas de réponse. Je me racle la gorge.

-Messieurs ? Vous êtes là ? » crie-t-elle un peu plus fort, toujours penchée en avant, cherchant à apercevoir la ronde rassurante des vigiles.

Je crois que je vais pouvoir réaliser mon projet. Ma grande idée. Si le Ministre déboule, là, maintenant, comme j’en ai bien l’intention, j’ai toutes les chances d’avoir le haut fonctionnaire et sa donzelle en même temps. D’une pierre deux coups. Et pan !

Je continue à faire un peu de bruit, assez pour continuer à semer le doute dans son esprit, pas trop pour ne pas alerter les vigiles.

-Charles ! 

La demoiselle a vraiment crié fort, cette fois. La voix a porté. Au bout d’un instant, une porte claque de l’intérieur, quelqu’un fait irruption dans la pièce, s’étonne de ces aérations nocturnes, s’exclame qu’il fait un froid de loup dans cette pièce, demande ce qu’on fait dehors à une heure pareille par une température pareille.

-J’ai entendu du bruit dans le jardin, se justifie la coupable. Je me suis demandé si ce n’était pas…

-C’est idiot ! Tu sais bien que c’est la ronde qui passe !

-Mais non, il n’y a aucune lampe électrique… 

Monsieur le Ministre s’expose à son tour, en robe de chambre, sur le balcon, fait son inspection, regarde en bas, se penche franchement, ne trouve rien de suspect. Je retiens mon souffle.

-Tu te fais des frayeurs pour rien ! lâche-t-il. Viens, on rentre.

Là-dessus, il entoure les épaules de la belle, jette un dernier coup d’œil circulaire. C’est le moment. Ils se tiennent tous les deux l’un contre l’autre, transis, vaguement inquiets, troublés par le silence incertain du bois tout proche. Entre le lustre de la pièce et la lanterne de la façade, ils sont en pleine lumière, vulnérables. Pas le temps de fignoler, il faut mitrailler sur le champ. Les voilà tous les deux dans le viseur, en même temps, c’est un miracle, une cible pareille. En joue ! Je réarme, je canarde. Un vrai feu d’artifice. Bingo. Pour assurer mes arrières, au cas où, on ne sait jamais, je dégaine mon petit automatique, j’appuie à nouveau sur le déclencheur, qui hoquète en faisant un bruit de rafale. Deux précautions valent mieux qu’une.

Et puis, plus rien. Grand silence. Terminée, la carrière du Ministre. Quant à la fille, grillée aussi. Tout est fini.

Il ne me reste plus qu’à détaler. Avant de tout enfourner, pêle-mêle, dans mon énorme sac, je déclenche l’ouverture du clapet, récupère la précieuse bobine, à peine plus grosse qu’une cartouche. Le monstre, un énorme Nikon de mille deux cent millimètres, dressé l’instant d’avant comme un canon, repose à présent au fond du sac, tout à fait inoffensif depuis qu’il a été déchargé. Autour de moi, je sens déjà flotter le parfum du scandale qui se répandra bientôt comme une traînée de poudre, cette poudre que je n’ai jamais eu l’intention de faire parler, mais à laquelle je suis bien conscient d’avoir mis le feu.

Sur cette pensée, je redescends à vive allure jusqu’à l’auberge, tenant dans mon poing serré le petit cylindre de plastique qui renferme, enroulé sur lui-même, le témoin de mon forfait. De retour sur la grand’rue, toujours déserte, je grimpe à ma cellule comme j’en étais sorti.

Enfin, je peux ôter ma cagoule, mon treillis. Je suis en nage. En nage, mais je jubile, car demain matin, à la première heure, toute ma série de clichés s’étalera au grand jour sur le bureau du chef de service photos, qui les montrera ou non au grand patron de la rédaction. L’épreuve du feu, bien sûr, pour un paparazzo. Et je me prends à rêver que, parmi toutes les photographies du Ministre et de sa maîtresse, certaines rejoindront la chemise cartonnée où figure, en grosses lettres d’imprimerie, la mention :

« Bons à tirer »  

Bons à tirer, ces deux là ?

Et comment ! Tout le plaisir fut pour moi.

Au tour de la presse, maintenant, de les descendre…

Et au public de les achever.

Le ministre marche le long de la rive et se dit que c’est bien tentant. Pourtant il fait beau, un soleil radieux d’après-midi de printemps. L’air est doux et sent bon l’herbe fraîchement coupée. Les oiseaux s’invitent sur les branches des arbres, s’élancent en rase-motte au-dessus de la vaste étendue d’eau qui scintille comme une invitation. Une invitation à s’étendre sur la surface lisse et brillante. Et se laissait bercer. Se laissait glisser sous les eaux, épouser ses teintes lumineuses et disparaître dans un cocon soyeux jusqu’au plus profond du fleuve, là où tout est noir. Précipité dans le néant puis englouti par la vase. Un linceul de soie sombre emporté au fil du vent et recraché dans la mer. Il deviendrait une de ses étoiles et trouverait un coin tranquille pour finir  son temps jusqu’à la prochaine réincarnation. Un temps de pénitence et de réflexion. Il s’arrête un instant, contemple son reflet sur la surface paisible et du bout du pied y pousse un galet. Il aperçoit son visage se troubler et s’étirer en une multitude de cercles réguliers pour se dissoudre et réapparaître avec clarté. Au fond, le caillou immobile. Comme si de rien n’était.

     Toute cette histoire est un ignoble gâchis se dit-il. Un fiasco politique et privé. On l’a traîné dans la boue, calomnié et attaqué sur tous les fronts. Durant des semaines la presse en a fait des choux gras jusqu’à ce qu’il décide d’y mettre un terme, en dévoilant l’affaire. A l’heure où chacun se doit d’être irréprochable, il a corrigé une infamie et a avoué ses péchés, après tout n’était-ce pas une affaire vieille comme le monde ? Quel homme digne de ce nom, pourrait affirmer avec certitude de ne pas s’être disséminé aux quatre vents ?

     Mais le mal était fait. L’étincelle du scandale, étalée en couverture des presses people, ravagea tout sur son passage. La publicité des gros titres sulfureux avait atteint sa cible et troublée les esprits. ‘’Le ministre et sa jouvencelle’’ pouvait-on lire à la une. Le doute, le vilain doute, les supputations, insinuations, extrapolations et conjonctures en tous genres furent un cataclysme dans l’exercice de sa fonction. Parallèlement, d’un point de vue personnel, plus rien ne l’était dorénavant. Il ne saurait dire ce qu’il y avait de pire. La déception dans le regard de sa femme ou ce sentiment incessant qui l’oppressé désormais, celui de se sentir épié. Il avait le sentiment d’avoir été spolié de son intimité et se sentait à poil. A poil en pâture aux chiens. Pourquoi ? Pour une erreur de jeunesse, un moment d’égarement et voilà que d’un coup, des années après, l’étreinte fugace ressurgissait en le jetant à terre.

     Elle lui a dit avoir dix-sept ans. Il a fait le compte. Il y a un peu plus de dix-sept ans… Une nuit d’été à l’île d’Oléron. Il y était parti une semaine avant sa femme, alors enceinte de leur premier enfant. Elle avait besoin de grand air et lui, celui de le prendre. Il s’était proposé de s’y rendre seul et d’y chercher un lieu agréable pour passer ensemble la fin de saison. Quelques jours pour soi pour mieux se retrouver, avait-il prétexté. Il y a dix-sept ans déjà…

     Quand elle s’est présentée, il n’a eu nul besoin de preuve.

     Elle avait le même port altier que sa mère et de longs cheveux bruns. Tout comme elle. Et sa peau fine et dorée. Mais surtout, il reconnut son regard. Un regard perçant… Le sien et celui de ses enfants.

     Il l’a installée dans cette grande maison perdue au milieu de nulle part le temps de faire le point, le temps de prendre une décision et de créer un lien, avec elle. Il se pensait en sécurité. Mais il a été devancé, pourchassé et exécuté. Comme un vulgaire gibier que l’on traque, abat et dépèce. Foutus paparazzis ! S’il tenait les responsables de cette minable affaire ! Une sale espèce ces gens-là, sans remord ni éthique. Ils s’immiscent dans vos vies et vous rongent jusqu’à l’os. Il avait vainement entrepris une discussion avec l’un deux, une fois, pour essayer de comprendre. L’homme orgueilleux comme un coq, parlant de ses victimes comme du bétail,  se vantait « Où qu’ils se trouvent, quel que soit le moment, je les tiens en joue parce que leurs têtes rapportent gros, surtout lorsqu’elles sont couronnées, et que par conséquent, je les collectionne avec un soin jaloux, comme des trophées, pour ne pas dire des scalps. » Il n’avait jamais plus recommencé.

     Aujourd’hui, pouvait-il réellement après ça, se sentir en sécurité quelque part ?

     Un souffle lointain, celui d’une respiration, parvient jusqu’à lui. Il se retourne brusquement, soudainement aux aguets. C’est un joggeur. Il arrive sur lui à petites foulées, le salut et le dépasse. Le ministre le regarde s’éloigner, passe une main lasse sur son visage et reprend sa marche, les épaules voutées et les bras ballants, longeant la rive et ses flots accueillants…

Je me tiens debout derrière la baie vitrée, un bol de café brûlant à la main. Je reste ainsi de longues minutes à regarder sans vraiment le voir le paysage bucolique qui me fait face. Sur la ligne d’horizon, la montagne se cache sous un manteau d’hermine un peu sale. Sa cime est coiffée d’un bonnet lenticulaire, signe d’une prochaine dégradation du temps. Pourtant il fait beau, un soleil radieux d’après-midi de printemps. L’air est doux et sent bon l’herbe fraîchement coupée. Les oiseaux s’invitent sur les branches des arbres, s’élancent en rase-mottes au-dessus de la vaste étendue d’eau qui scintille. Mais folâtrer au bord du lac ne me tente nullement. J’ai besoin d’être seul. Enfin, pas vraiment seul, Modeste me tiendra compagnie. Là-haut, sur la croupe herbeuse d’un alpage, je peux distinguer trois petits points, un rouge et deux bleus. Marie-Claire et les enfants. Le sac de randonnée sur l’épaule, elle avait grommelé : Tu pourrais faire un effort. Pour une fois.

J’avais gardé le silence et les avais accompagnés du regard lorsqu’ils s’étaient engagés sur le sentier de randonnée. Là, dans l’ombre, le clavier d’ordinateur semble m’épier. La bête attend sa provende. Ecrire est un acte égoïste. Je suis égoïste.

Je ferme les tentures et allume la lampe de chevet. Le soleil m’indispose, j’ai besoin d’obscurité, de cette obscurité d’où émergent les rêves et leurs créatures d’ombre. Je m’installe dans le fauteuil Louis XV un peu fatigué et j’allume l’ordinateur. Voilà, la muse peut venir. Mais je la sais rétive et capricieuse, parfois aguicheuse. Elle aime que je la cajole, que je l’invite. Modeste m’aidera à tendre mes rets. A incanter la magie des mots. Là, à portée de main, je prends la pochette élimée et j’en sors le disque microsillon que je place sur le tourne disque. Je dépose délicatement la tête de lecture sur les premiers sillons et j’attends que Moussorgski m’invite à son sabbat.

***

Dix méprisables cahutes, sans enduit, sans chaume et sans appentis, croyaient constituer, avec une intolérable vanité, un hameau perdu dans la campagne slave. Du moins, seuls les riches pouvaient se targuer d’avoir un toit pour cacher leur misère. La gueusaille, elle, devait se contenter d’un trou dans la tourbe, la plupart du temps enfumé par un combustible gorgé d’une humidité omniprésente. Servir de chair à canon pour les bandes de cosaques, de Tartares de Crimée ou de Lithuaniens, semblait être la seule justification raisonnable de mener une telle existence.Derrière le hameau, fièrement dressé comme un gigantesque furoncle prêt à éclore, le Mont Chauve, gorgé de vice et de méchanceté contenue, enchâssé dans le manteau le plus noir d’une nuit sans étoiles.

Dès le début de la pièce symphonique, le climat musical est très agité. Le tempo de l’œuvre est noté Allegro féroce, soutenu, rapide et d’une brutalité sans pareille. La musique est haletante et angoissante. Tous les instruments de l’orchestre sont mis à contribution pour mettre en scène l’arrivée des voix souterraines, des esprits et de Chernobog, la divinité païenne. 

Un diable à figure humaine se faisant appeler Basavriouk fait de fréquentes incursions dans ce hameau dont il ne reste plus pierre sur pierre. D’où il vient et quelles sont ses intentions, nul ne le sait. Il se fait accompagner de bandes errantes de cosaques qu’il abreuve jusqu’à plus soif et inonde d’argent par poignées. Les soiffards échauffés importunent les jeunes filles et les comblent de rubans dorés, de colliers et de pendants argentés, tous objets passés entre les pattes impures du démon. Et à la nuit suivante, Basavriouk revient au hameau, accompagné d’autant de compères cornus que de bienfaits offerts. Et les diables de serrer les cous parés de colliers, de mordre férocement les doigts portant les anneaux souillés par le Malin ou de tirer jusqu’à les arracher sur les cheveux blonds tressés de rubans.

Les cordes répètent inlassablement un motif très bref, volubile, constitué de notes très rapides, presque immatérielles, se propageant avec la mortelle détermination d’un essaim d'abeilles. Les percussions contribuent fortement à l'agitation du début. La symphonie diabolique ne laisse pas de répit à l'auditeur qui ne peut qu'être épouvanté à chaque roulement de timbales.

Avec Basavriouk, le sabbat s’invite avec son cortège obscène. Devant les débauchés marche le Grand Bouc. Son attitude lascive séduit facilement les jeunes femmes du village au grand désespoir de leurs parents terrorisés et impuissants.

L'orchestre semble se prosterner, extatique, alors que s’annonce la messe noire. Les motifs brutaux s'entrechoquent frénétiquement. La musique rugit, mais l'habilité de la partition et de l'orchestration évite tout charivari un peu vain. L’harmonie de la symphonie est utilisée comme un kaléidoscope sonore pour créer une ambiance de folie démoniaque.

Et au plus fort du tumulte, la Messe Noire est rendue par Chernobog. Les cosaques paillards, pipe aux dents, coiffés de l’immense bonnet de fourrure, revêtus de blouses du meilleur drap, serrées d’une écharpe brodée d’argent font le chien couchant devant les jeunes femmes parées du casaquin bleu à crevés rouges, lesquelles battent de leurs semelles le rythme du hopak. Et que n’inventent-ils pas, une fois en goguette ! Quels masques abominables, Seigneur Dieu ! Et cette sarabande de membres tordus, ces pieds fourchus bondissant velus et grotesques...

***

Je ne peux concevoir que l’on puisse vouloir arpenter le Mont Chauve autrement qu’en solitaire. Moussorgski, Vivaldi, Tchaïkovski, Saint-Saëns, tous sont des créateurs d’univers musicaux qu’il faut découvrir seul. Et non pas depuis la loge surchauffée d’un opéra. Comment visualiser la mer déchaînée par le mage Prospero, agglutiné avec d’autres voyeurs, perdus dans une rangée de fauteuils à bascule en velours incarnat sentant la sueur ? Comment participer corps et âme à la Danse Macabre ? Comment ressentir les frimas de l’hiver ? S’extasier devant les chatoiements de l’automne ? Participer à la gaieté printanière et se laisser séduire par les langueurs estivales ? Comment comprendre autrement Haydn et Debussy ? Encore un acte égoïste. Je suis égoïste.

***

La musique rugit de plus belle. La messe noire se déroule dans les chuintements staccato des violons. La folie démoniaque s'empare de l'orchestre où tous les thèmes virevoltent dans une ronde instrumentale et furieuse. Le compositeur a fait appel à un staccato sautillant et à des timbres étranges voire malsains. Il recourt à de nombreuses et sauvages percussions du premier temps des hommes-bêtes. Si l’on ferme les yeux, on est le sabbat, on vit le sabbat et l’on pleure toute cette animalité perdue.

La cloche sonne enfin. Les esprits malins, faunes difformes et sorcières libidineuses se dispersent pour disparaître dans la lande. Chernobog part se fondre dans l’univers minéral du Mont Chauve. Basavriouk est le dernier à quitter le hameau, emmenant avec lui sa horde cosaque. L’aube se lève lentement et les premières lueurs roses orangées viennent annoncer le retour timide du printemps.

Loin d’être évanescent, le final est joyeux comme si les villageois avaient spontanément organisé une fête guillerette pour saluer la venue du soleil. Les harpes accompagnent un solo de clarinette qui symbolise le retour à la lumière. Une flûte reprend brièvement le même thème avant que le silence ne remplisse la salle de séjour.

***

Je suis enfin en paix. Je peux commencer.

A suivre

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