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Moleskine

Retour à l'arbre

-Allez, mon p’tit coco, laisse les veilles fesses de mémé se poser sur la banquette.

Tous les jeudis après-midi, été comme hiver, on allait en ville. Pour conclure notre périple épuisant dans les magasins, on faisait une pause syndicale qu’elle disait,au Chanteclerc, rue Charles Corbeau, tout près de la cathédrale Notre-Dame. A Evreux.

-Un Byrrh, Jean-Louis et un diabolo pour le gosse. A quoi que tu le veux ton diabolo, menthe ou fraise ?

Jean-Louis donnait un coup de lavette furtif sur la table collante avant de poser nos verres. Il me faisait un clin d’œil en sortant de sa poche une fine paille dont la couleur demeurait un mystère jusqu’au dernier moment. Mémé arrachait le papier d’un coup de dent rageur. C’est jaune, qu’elle était cette fois la paille, c’était beau dans le rouge sang de la fraise. Mémé, c’était son p’tit coup de fouet ses Byrrh du jeudi.

On se regardait dans le blanc des yeux. Elle déballait le goûter, un flan à la croute dorée saupoudré de sucre glace pour moi et un éclair au chocolat pour elle. Quand je faisais du bruit avec ma paille en arrivant au fond du verre, invariablement, elle se levait en titubant pour aller aux toilettes avec un semblant de dignité.

Comme un diable sortant de la boite, j’allais prendre sa place sur la banquette. Je me lovais dans l’empreinte de sa grosse carcasse. C’était chaud,moelleux, sans aspérité, le commencement du monde. Son odeur imprégnait mes joues fraiches.

-Eh, ben mon p’tit canard, t’as encore pris ma place, qu’elle disait à chaque fois en revenant.

Elle partait d’un rire gras, laissait sa monnaie sur le comptoir, et on filait sur le parking récupérer la voiture, direction Sainte-Colombe.

Mémé l’avait dans l’ordre.

***

Les feux arrière de la mini s’embrasent à intervalles réguliers. Une belle petite bagnole. Elle ralentit à l’amorce des courbes douces. Il n’y a pas beaucoup de virages entre Evreux et Lisieux, ça file droit. Deux légères demi-lunes vers Perriers-la-campagne peut-être, rien de bien méchant. Après Lisieux, ça tournicote un peu, jusqu’à Caen. Je le sais, j’ai l’empreinte de chaque virage de la nationale dans ma rétine. Depuis l’année dernière quand je suivais Lydie Bertin.

Décevante Lydie Bertin, tout comme Caroline Roinsard. C’est incroyable, le nombre de personnes qui ne tiennent pas leurs promesses. Lydie et Caroline, toutes deux sans consistance, sans véritable chaleur salvatrice. Mais, mon espoir ne s’amenuise pas avec le temps. Je suis en prière, j’ai froid, j’ai faim. Je suis un pèlerin. Afin de me donner du courage, je songe à l’écho enthousiasmant de rondeurs joyeuses, de chairs alanguies, de postérieurs abandonnés. Je rêve de cette délicieuse tiédeur, de cette moiteur à peine perceptible qui affole mes sens. J’effleure avec passion, butine avec ferveur les effluves de musc et de savonnette bon marché.

Lydie, pourtant,était entrée dans le Café de la Basilique avec toute la fraîcheur de ses trente ans. Elle avait des boucles cuivrées qui auguraient un parfum capiteux. Une dentition saine, des pommettes saillantes joliment rosies par le vent de février. Une nuque gracile, fragile comme du petit bois. Depuis quelques semaines, je balisais ses habitudes. J’avalais les kilomètres entre Sainte-Colombe et Lisieux, quarante cinq minutes à tout casser. Oui, cette route est mon royaume, treize, ça porte bonheur, je n’ai jamais été superstitieux.

Lydie quittait le domicile parental vers huit heures, se rendait à son travail dans la boutique « Sous la protection de Sainte-Thérèse », déjeunait souvent seule, rentrait chez ses parents pour le dîner familial. Je restais là en planque près de leur pavillonà les observer tous les trois autour du gratin dauphinois du mardi, des coquillettes du mercredi. On aurait dit des statues de cire. De muettes conversations ponctuaient le dîner, des banalités entre deux bouchées. On devrait toujours se méfier des jeunes femmes vendant des articles religieux. Tripoter des chapelets, des statuettes bénies pendant toute la sainte journée n’encourage pas la gaudriole. On donnerait à certaines le Bon Dieu sans confession, le diable chevillé au corps, ce sont les pires. Elles cachent bien leur jeu, une sorte de grande loterie mystique, c’est tout l’un ou tout l’autre.

Bref, quand Lydie Bertin a posé son joli petit cul sur la banquette chocolat du Café de la Basilique, mon sang n’a fait qu’un tour. J’étais déjà installé, le garçon venait d’apporter mon entrée, une terrine de poisson maison qui fleurait bon le littoral normand. Elle m’a fait un petit signe courtois, l’air un peu pincé toutefois, a ôté son manteau de laine. J’ai pu admirer sa cambrure délicieuse quand elle s’est glissée derrière la table. A cet instant précis, les abdominaux se contractent, les fesses basculent vers l’arrière avant de rentrer en contact avec la moleskine. Je tiens mes préliminaires. Un long frisson me parcourt l’échine. Je jouis intensément de l’instant. Désormais son manteau épouse le mien sur la banquette. Je dévale encore sa chute de reins en fermant les yeux. Mademoiselle Bertin a presque terminé sa sole avec écrasé de pommes de terres. Elle tamponne ses lèvres de temps à autre afin de se donner une contenance. Pour le dessert, elle choisit le moelleux au chocolat. Le garçon flirte, elle l’ignore. C’est une gourmande, j’aime les gourmandes. Elle remet son manteau avant de se lever, nouveau petit signe de tête, et file payer au comptoir.

Ma main gauche affronte alors la froideur du skaï pour atteindre le doux cocon de son intimité. Je peux encore m’imprégner de la chaleur éphémère qui s’échappe de l’assise, je parcours les contours que le corps de Lydie a imprimés sur le siège. Devinant le charnu, j’insiste avec mon index sur les minuscules alvéoles du tissu, je récolte le pollen, toutes les fibres microscopiques oubliées. Lydie Bertin vient de passer la porte, je fais tomber mon couteau. Fallacieux prétexte pour coller mon visage dans ce bénitier charnel qui refroidit. Je suis déçu, ma récolte olfactive est bien mince, sans surprise, un parfum de vieille fille assumé. Savon à l’amande amère, de ceux qui se transforment en laitdans les cuvettes émaillées. Je l’imagine au petit matin, frottant son sexe endormi avec un gant rugueux pour anéantir l’odeur du désir. Mon miel sera de piètre qualité, exit Lydie Bertin. Mon temps est précieux, je lui en veux encore.

Pourquoi il me fait des appels de phares ce connard, même si la mini pile, à cette distance je l’évite sans problème. Je pourrais conduire les yeux fermés, j’ai assimilé depuis longtemps les fourberies du tracé, la profondeur des fossés. Je peux identifier les silhouettes spectrales des arbres, j’anticipe les croisements. En arrivant àEcardenville, il faut rester vigilant. Le danger vient toujours des autres.

En avril, j’ai espionné Caroline Roinsard. J’avais de nouvelles ambitions. Après le cul- bénit, j’avais besoin d’un cordial. Mademoiselle Roinsard n’avait pas des habitudes très catholiques, elle arrondissait ses fins de mois en racolant à la brasserie du Palais. Quelques notables en mal de gâteries lui donnaient rendez-vous sur la banquette carmin de cet établissement plutôt bien tenu.

Le crachin laque l’asphalte, j’aime conduire quand il pleut. Le bruit des essuie-glaces rythme le cours de mes pensées. Caroline a le mérite de me faire sortir des sentiers battus.. Elle prend la direction de Saint-Aquilin de Pacy. Par là, dès la sortie d’Evreux, la nationale est tracée à la règle pendant quelques kilomètres. Caroline appuie sur le champignon jusqu’au virage après le Buisson de Mai. J’ai du mal à la suivre. Elle bifurque sur la gauche, au cœur de la forêt et rejoint un petit hameau. Je dois attendre, ne pas me faire repérer, jusqu’à l’extinction totale du halo puissant des pleins phares. C’est la cambrousse.

Pas question d’allumer une cigarette, encore moins une lampe frontale. Me voilà condamné, pour accomplir ma basse besogne, à trébucher dans la boue durcie, sans me laisser inquiéter par les craquements du sous-bois, ni surprendre par l’irruption de la chouette fendant l’air comme une vrille muette. À mesure que je progresse vers l’objectif, je retiens mes pas, lève les pieds bien haut, au ralenti, jusqu’à me croire en état d’apesanteur, pour mieux museler la tension nerveuse qui risquerait de me porter avec trop de précipitation vers ma cible. Ma mobilité doit se mettre au diapason du frisson léger de la nuit, mon souffle ne dépareiller en rien avec cette respiration au ralenti de la nature qui, comme moi, ne dort jamais.

Un chien galeux aboie devant une grande baraque sans caractère. Je comprends pourquoi elle a envie de fuir cet endroit. Le clébard s’est tu. J’ai droit à un striptease en ombre chinoise. Elle a des arguments.

J’ai une pensée émue pour la banquette de la brasserie du palais.

Caroline quittait la ferme vers onze heures. Un boulot de caissière à mi-temps lui permettait d’organiser ses cinq à sept. J’aime les filles qui ont de la volonté. Entre deux clients, le patron de la brasserie apportait une carafe d’eau et fermait les yeux sur ce petit trafic qui fidélisait sa clientèle. J’ai choisi ce moment pour m’asseoir près d’elle et commander un demi. Elle était brune, plutôt jolie, une bouche à damner un saint. Vingt minutes plus tard un grand type lui a fait signe près de la porte. Je trépignais. Ses fesses ont effleuré ma table quand elle est partie. J’avais espéré les braises de l’enfer, son cul encore brûlant de l’étreinte précédente, un parfum de cyprine. Mes doigts agiles, rompus à l’exercice n’avaient pourtant pas perdu de temps. Le cuir artificiel rouge refroidissait à toute vitesse. J’ai vite fait rouler une pièce de ma poche afin de justifier mon inclinaison habituelle.De cette cavité molle et tiède remontait une odeur fade, écœurante, très loin de ce que j’avais imaginé. Elle avait eu le temps de se laver. Un gel spécialement conçu pour l’hygiène intime, j’en aurais mis ma main à couper, PH neutre, sans savon, sans parabène. Sans saveur. J’ai quand même léché mon doigt, j’ai toussé comme si j’avais avalé un insecte par mégarde. Sa robe angora laissait des séquelles. J’ai fini mon verre. Quand elle a repris la direction de Préaux, j’ai eu pitié. Pourquoi laisser Caroline s’engluer dans une routine sans risque ?

Sauf celui de traverser la forêt.

Tiens, Sa mini rouge ralentit encore, c’est bon d’utiliser le possessif. Elle m’a peut-être repéré. Non, impossible à cette période de l’année, trop de circulation. Par là, la nationale fait de la poésie, on traverse Saint-Désir, Crèvecœur, jusqu’à Caen c’est moins monotone, ça tourne un peu sans étourdir. Depuis quelques jours, je connais son prénom : Oriane. Le vendredi, elle va au cinéma à Lisieux, le Royal. Je n’y vais jamais, je déteste les sièges en tissu rouge. Une pâle imitation de velours, une étoffe qui ne retient pas grand-chose quand on la quitte.

Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle bifurque sur la départementale 45, direction Houlgate. J’aurais du m’en douter quand je l’ai vue mettre sa valise fleurie dans le coffre. Le soleil m’éblouit, les bestioles laissent de longues traces grasses en s’écrasant sur le pare-brise.

Oriane enlève les épines des roses dans sa boutique, rue François Vilon. Je suis allé acheter un bouquet composé pour mettre sur la tombe de mémé. D’habitude, je ne leur parle jamais, aux fleuristes. Oriane est différente. Elle ne me donne pas ses fins de vases.

-Vous avez une préférence ?

-Pas de Gerbera, je n’aime pas trop. Je vous fais confiance.

-Je sais exactement ce qu’il vous faut.

Elle a une petite mèche blonde qui balaie son front, ses yeux pétillent. Je suis sous le charme, hypnotisé.Elle me tend le plus joli bouquet jamais vu : Muguet, myosotis, jacinthe cobalt. L’ivresse me guette. Mémé aurait été contente, elle adorait le bleu et le blanc, les couleurs de mai qu’elle disait, le mois de la Vierge. Mémé avait bricolé une niche en bois planquée au milieu des pervenches, la statue de Marie faisait la fière dans ce refuge providentiel. Une prière furtive s’amorçait à chacun de nos passages, plus spécialement en mai. Le point culminant de ce pèlerinage local était en août pour l’Assomption. Mémé sortait le grand jeu, disposait tout un tas de petites bougies. On se recueillait, main dans la main.

Je vous salue Marie.

Je sors enfin de la Nationale 13 après des années d’errance.

Oriane est raffinée, ses goûts sont sûrs, l’hôtel est charmant. Elle se gare dans une rue perpendiculaire, sort sa valise du coffre sans effort. Je l’ai attendue en sirotant un cocktail sur la terrasse. Elle s’est changée pour le dîner, une robe très près du corps souligne ses formes pleines. En pénétrant dans la salle du restaurant, elle n’a pas un moment d’hésitation. Elle choisit la banquette avec vue sur la mer. Le garçon gâche mon plaisir en reculant la table. L’assise moelleuse accueille son postérieur divin. Elle finit sa coupe de champagne, reste imperturbable quand je m’assois à sa gauche. Des miroirs enveloppent la pièce de reflets rassurants, mes sensations sont décuplées.

Je savoure l’attente. C’est un moment de perfection. La banquette est parfaite, moleskine caramel, tendre, soyeuse. Quant enfin elle se lève, j’opère un glissement savant. Ma paume absorbe son rayonnement, mes doigts caressent un buisson ardent, j’atteins le septième ciel avant son retour. Des ondes vibrionnantes aimantent ma main gauche au tissu onctueux. Une indescriptible torpeur m’envahit, je ne veux rien perdre de cet instant. Quand je me penche pour ramasser ma serviette, tous les parfums de la boutique d’Oriane me pénètrent, senteur de sous-bois moussu, rose poivrée, lys entêtant… Je me relève rouge comme une écrevisse. La tête me tourne, je ne pourrais jamais partager un tel trésor, je revendique l’exclusivité.

-Voulez –vous vous joindre à moi pour le dessert ? propose-t-elle avec un sourire espiègle.

J’ai besoin de prendre l’air avant de répondre. Un petit hochement de tête et je me lève rapidement pour aller me rafraîchir.

Le miroir m’offre un reflet imprévisible, je vois sa main glisser avidement jusqu’à ma place, elle se délecte de mon souvenir enflammé. Quand je parviens au milieu de la salle, un couvert heurte bruyamment le sol. Oriane se penche sur la banquette. Elle a encore les yeux fermés en se relevant, affiche un air satisfait en prenant la première bouchée de sa tarte normande.

A suivre

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