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A VOS PLUMES !

Onze heures trente, au clocher du village.

Exécution !

J’ouvre les deux battants de ma fenêtre, saute à pieds joints sur le trottoir, referme doucement derrière moi. Personne.

Terré depuis trois jours dans cette minuscule auberge, n’ayant mis le nez dehors que pour des repérages de nuit, je me fais l’effet d’un prédateur sortant de sa tanière en calculant son effet de surprise.

Sur la grand’rue déserte, tous réverbères éteints, je marche à pas feutrés, voulant éviter jusqu’au crissement des gravillons que pourrait éveiller ma semelle. C’est une nuit comme on les aime dans le métier : bien noire, épaisse et gluante, une nuit où la lune s’abstient de luire sur les pavés froids, complice sinistre des dessous que j’ai pour mission de déballer au grand jour, dans tout l’éclat de leur scandale. Au bout du village endormi, je m’engage sur le chemin de terre qui monte en lacets vers la villa, défoncé par les ornières des quatre-quatre de luxe.

Pas question d’allumer une cigarette, encore moins une lampe frontale. Me voilà condamné, pour accomplir ma basse besogne, à trébucher dans la boue durcie, sans me laisser inquiéter par les craquements du sous-bois, ni surprendre par l’irruption de la chouette fendant l’air comme une vrille muette.

À mesure que je progresse vers l’objectif, je retiens mes pas, lève les pieds bien haut, au ralenti, jusqu’à me croire en état d’apesanteur, pour mieux museler la tension nerveuse qui risquerait de me porter avec trop de précipitation vers ma cible. Ma mobilité doit se mettre au diapason du frisson léger de la nuit, mon souffle ne dépareiller en rien avec cette respiration au ralenti de la nature qui, comme moi, ne dort jamais.

Mais la côte est raide, les dix kilos de matériel pèsent lourd dans mon sac en bandoulière, les battements de mon cœur cognent, refluent mon sang jusqu’aux oreilles, mouillent mes tempes. Je dois m’arrêter. Après une pause, j’enfile ma cagoule, mes gants, boutonne ma tenue de camouflage. Je remets un pied devant l’autre, jusqu’au mur d’enceinte, que je franchis à l’aide de l’échelle pliante cachée hier soir dans un fourré, et retrouvée juste à l’instant, non sans peine. Hop ! Me voilà de l’autre côté. Enfin, au détour du dernier lacet, une masse énorme et blanche : la grande villa de Monsieur le Ministre, aux façades bien éclairées. Tout autour, des spots placés en quinconce, balayant des pans entiers de pelouse.

Je recule d’instinct, rappelé à l’ordre par la ronde des deux vigiles qui montent la garde et font le tour de la propriété avec des lampes électriques. Ce soir, ils sont légèrement en retard. Depuis trois nuits que je fais le guet, j’ai compté une ronde toutes les deux heures à partir de vingt heures trente, noté l’horaire du retour au poste de surveillance, ainsi que la durée du jeu de cartes, étalé entre deux écrans de contrôle, jusqu’à la ronde suivante.

À l’intérieur de la grande maison, en revanche, tout semble endormi. L’ampoule seule de la petite cahute des gardiens brille encore. À cette heure-là, Monsieur le Ministre a déjà fermé ses persiennes, peut-être aussi les yeux. Mais ce n’est pas Monsieur le Ministre que je cherche. Ma cible, ce n’est pas Monsieur le Ministre. Non, mais celle qu’il cache ici.

Le pactole, la coquine !

Et personne sur le coup !

Si ce soir, je peux passer à l’acte, après trois jours d’observation, ce sera le jackpot… Vu que personne n’a jamais vu le bout de son nez, à la fille, sa tête a été mise à prix, dans le milieu... Et on me paiera cher, très cher, quand je l’aurais eue dans ma ligne de mire !

Parce que la jeune demoiselle, pour Monsieur le Ministre, c’est sa chasse gardée, son secret, sa passion, son talon d’Achille. Pourquoi ? Trop jeune pour lui, à ce qu’il paraît. En plus, il est marié, le Ministre. Et passe pour un père de famille exemplaire. Alors, on murmure, on suppute, on cancane, et, pour finir, on continue de bien cacher la chose... Avec toutes les ressources qu’un Ministère plutôt équipé peut mettre à disposition…

Mais voilà, si la belle finit dans une boîte, cela changera bien des choses ! 

Je ne bouge pas d’un millimètre. Les vigiles se séparent au milieu du perron, passent les deux angles de la villa de concert, l’un à droite, l’autre à gauche, se croiseront de l’autre côté de la maison dans une minute quarante-cinq. De mon angle d’observation, je vois les petits nuages de brume tiède que font leurs haleines. Le double faisceau de lumière qui balaie les graviers disparaît de part et d’autre, de chaque côté de la façade principale. Je rampe vers les barbelés, profite de ce que les gardiens s’attardent côté parc pour sectionner les fils électriques, et détourner le courant avec des pinces et des rallonges. Puis je cours vers les poubelles, dont l’emplacement est volontairement laissé dans l’obscurité la plus complète. Lorsqu’ils reviennent du côté de la cahute, pressés de s’y enfermer au chaud, je m’installe entre deux bacs à ordures. En cas d’alerte et de repli, je pourrais toujours enfouir les pièces à conviction au fond de la poubelle…

Le jeu de cartes a repris son cours au poste de surveillance. Le calme est revenu. Plus personne alentour.

J’ouvre mon sac, lesté par dix kilos de technologie, prêt à craquer sous la pression de l’encombrant engin qui pointe sous le tissu comme une crosse. Je déballe. Il faut tout préparer avant l’apparition de ma Roxane au balcon. Monter, emboîter, tourner, visser, enclencher, régler. Se tenir à l’affût du moindre ronronnement, du plus petit déclic. Souffler sur le cache de la lunette. Vérifier la vision nocturne. Agrandir. Faire la mise au point. Cadrer. Qu’il n’y ait plus qu’à presser, enfin. Que tout soit sous contrôle, avant l’heure, pour faire tomber la princesse dans la fosse aux lions, du haut de la tour d’ivoire où la maintient, cloîtrée comme une icône dans sa châsse, Monsieur le Ministre.

Tel un soldat dans sa tranchée, pataugeant dans la boue derrière sa mitrailleuse, prêt à déclencher un tir d’artillerie, me voilà sur le qui-vive, vêtu en Rambo, l’œil dans le viseur, exalté par la silencieuse puissance de l’engin à longue portée que je viens d’installer sur son trépied. La certitude que ma cible sera, demain, négociée au plus offrant, ne doit pas me faire trembler. Ni les scrupules que pourraient faire naître la pensée de briser et une carrière, et une vie. Non. Pas de danger de ce côté là : la morale n’est pas mon affaire, loin de moi la prétention d’agir en justicier. Je ne suis qu’un tueur d’intimité - à gages, il va sans dire - un tireur d’élite qui dégaine sans bruit, lance ses éclairs, shoote en rafale, mitraille sans laisser de traces et remballe dare-dare, disparaissant, furtivement, après avoir mis le feu aux poudres. Comme tout exécuteur de basse tâche, je me camoufle avec la même aisance en amont d’un tapis rouge qu’au fond d’une fosse septique, pour la bonne raison que si les grands de ce monde peuvent être descendus en flammes, sous les feux de la rampe, pris dans leurs ors et leurs paillettes, ils peuvent l’être, plus efficacement encore, lors d’un malheureux passage aux toilettes. Où qu’ils se trouvent, quel que soit le moment, je les tiens en joue, parce que leurs têtes rapportent gros, surtout lorsqu’elles sont couronnées, et que par conséquent, je les collectionne avec un soin jaloux, comme des trophées, pour ne pas dire des scalps. Quel tableau de chasse ! Combien, en vingt ans de métier, n’en ai-je pas réduites, des têtes, ou agrandies, au gré des cruels caprices de mes commanditaires, eux-mêmes soumis à la loi de la jungle ?

Me voilà fin prêt. La belle peut tirer les rideaux, ouvrir la fenêtre, s’avancer sur le balcon, fumer tranquillement sa cigarette après l’amour, pendant que Monsieur le Ministre jette un dernier œil à ses dossiers. Moi, je suis à mon poste, accroché à mon engin sur pied, cet engin qui fait et défait la vie des gens, et qui me sert, à moi, d’œil pour les viser, de nez pour les pister, de sexe pour les violer, d’arme pour les shooter.

Il est minuit passé. L’heure du crime. Tout doucement, avec mille précautions, la porte-fenêtre s’ouvre, sur une chambre bien éclairée. Ouf. Mademoiselle, en dépit du froid, vient fumer à sa fenêtre, comme chaque soir. De mon angle de vue, elle se trouve pile en face de moi, en surplomb, pour ainsi dire offerte, le visage tourné vers moi, tout à moi. Parfait. J’arme. Vraiment, on dirait qu’elle pose, sans savoir à quel point elle s’expose. Et je suis sans pitié pour cette candeur de seize ans, cette fraîcheur d’enfant, cette ignorance absolue de ce que la petite escapade nocturne, au balcon, est bien certainement la dernière des dernières.

J’appuie sur le déclencheur. Raté. La jeune demoiselle a bêtement sursauté, reculé de deux mètres à l’autre bout du balcon. Aurait-elle entendu quelque chose ? Le léger bruit d’engrenage du mécanisme ? Impossible. Je change de position. Il faut recommencer. Elle fait volte-face, me tourne carrément le dos cette fois. Se doute-t-elle de quelque chose ? Je dois agir vite, éviter à tout prix qu’elle rentre à l’intérieur et referme derrière elle. Tout serait à refaire ! Elle jette un long regard en direction de la pièce éclairée, en prenant bien soin de garder la cigarette derrière son dos, comme une gamine craignant de se faire prendre en flagrant délit. Ouf ! Ce n’est pas ma présence qui l’a alertée.  Il faut absolument qu’elle reprenne sa position initiale, idéale par rapport à ma ligne de mire. J’ai l’idée, assez dangereuse, de lancer quelques cailloux en direction du balcon. La ruse fonctionne. Elle se retourne. Elle a l’air tout à fait affolée, à présent. J’en oublie d’appuyer sur la détente, et de fixer ainsi à jamais l’expression d’effroi sur le petit visage d’ange. Elle regarde par terre, à droite, à gauche, se rétracte à nouveau. Du coup, mû par une sorte d’amusement cruel, je tente quelques ricochets supplémentaires. Cette fois, la jeune beauté écrase sa cigarette précipitamment, la jette dans le vide et lance un appel.

-Messieurs ? C’est vous ? 

Pas de réponse. Je me racle la gorge.

-Messieurs ? Vous êtes là ? » crie-t-elle un peu plus fort, toujours penchée en avant, cherchant à apercevoir la ronde rassurante des vigiles.

Je crois que je vais pouvoir réaliser mon projet. Ma grande idée. Si le Ministre déboule, là, maintenant, comme j’en ai bien l’intention, j’ai toutes les chances d’avoir le haut fonctionnaire et sa donzelle en même temps. D’une pierre deux coups. Et pan !

Je continue à faire un peu de bruit, assez pour continuer à semer le doute dans son esprit, pas trop pour ne pas alerter les vigiles.

-Charles ! 

La demoiselle a vraiment crié fort, cette fois. La voix a porté. Au bout d’un instant, une porte claque de l’intérieur, quelqu’un fait irruption dans la pièce, s’étonne de ces aérations nocturnes, s’exclame qu’il fait un froid de loup dans cette pièce, demande ce qu’on fait dehors à une heure pareille par une température pareille.

-J’ai entendu du bruit dans le jardin, se justifie la coupable. Je me suis demandé si ce n’était pas…

-C’est idiot ! Tu sais bien que c’est la ronde qui passe !

-Mais non, il n’y a aucune lampe électrique… 

Monsieur le Ministre s’expose à son tour, en robe de chambre, sur le balcon, fait son inspection, regarde en bas, se penche franchement, ne trouve rien de suspect. Je retiens mon souffle.

-Tu te fais des frayeurs pour rien ! lâche-t-il. Viens, on rentre.

Là-dessus, il entoure les épaules de la belle, jette un dernier coup d’œil circulaire. C’est le moment. Ils se tiennent tous les deux l’un contre l’autre, transis, vaguement inquiets, troublés par le silence incertain du bois tout proche. Entre le lustre de la pièce et la lanterne de la façade, ils sont en pleine lumière, vulnérables. Pas le temps de fignoler, il faut mitrailler sur le champ. Les voilà tous les deux dans le viseur, en même temps, c’est un miracle, une cible pareille. En joue ! Je réarme, je canarde. Un vrai feu d’artifice. Bingo. Pour assurer mes arrières, au cas où, on ne sait jamais, je dégaine mon petit automatique, j’appuie à nouveau sur le déclencheur, qui hoquète en faisant un bruit de rafale. Deux précautions valent mieux qu’une.

Et puis, plus rien. Grand silence. Terminée, la carrière du Ministre. Quant à la fille, grillée aussi. Tout est fini.

Il ne me reste plus qu’à détaler. Avant de tout enfourner, pêle-mêle, dans mon énorme sac, je déclenche l’ouverture du clapet, récupère la précieuse bobine, à peine plus grosse qu’une cartouche. Le monstre, un énorme Nikon de mille deux cent millimètres, dressé l’instant d’avant comme un canon, repose à présent au fond du sac, tout à fait inoffensif depuis qu’il a été déchargé. Autour de moi, je sens déjà flotter le parfum du scandale qui se répandra bientôt comme une traînée de poudre, cette poudre que je n’ai jamais eu l’intention de faire parler, mais à laquelle je suis bien conscient d’avoir mis le feu.

Sur cette pensée, je redescends à vive allure jusqu’à l’auberge, tenant dans mon poing serré le petit cylindre de plastique qui renferme, enroulé sur lui-même, le témoin de mon forfait. De retour sur la grand’rue, toujours déserte, je grimpe à ma cellule comme j’en étais sorti.

Enfin, je peux ôter ma cagoule, mon treillis. Je suis en nage. En nage, mais je jubile, car demain matin, à la première heure, toute ma série de clichés s’étalera au grand jour sur le bureau du chef de service photos, qui les montrera ou non au grand patron de la rédaction. L’épreuve du feu, bien sûr, pour un paparazzo. Et je me prends à rêver que, parmi toutes les photographies du Ministre et de sa maîtresse, certaines rejoindront la chemise cartonnée où figure, en grosses lettres d’imprimerie, la mention :

« Bons à tirer »  

Bons à tirer, ces deux là ?

Et comment ! Tout le plaisir fut pour moi.

Au tour de la presse, maintenant, de les descendre…

Et au public de les achever.

-Allez, mon p’tit coco, laisse les veilles fesses de mémé se poser sur la banquette.

Tous les jeudis après-midi, été comme hiver, on allait en ville. Pour conclure notre périple épuisant dans les magasins, on faisait une pause syndicale qu’elle disait,au Chanteclerc, rue Charles Corbeau, tout près de la cathédrale Notre-Dame. A Evreux.

-Un Byrrh, Jean-Louis et un diabolo pour le gosse. A quoi que tu le veux ton diabolo, menthe ou fraise ?

Jean-Louis donnait un coup de lavette furtif sur la table collante avant de poser nos verres. Il me faisait un clin d’œil en sortant de sa poche une fine paille dont la couleur demeurait un mystère jusqu’au dernier moment. Mémé arrachait le papier d’un coup de dent rageur. C’est jaune, qu’elle était cette fois la paille, c’était beau dans le rouge sang de la fraise. Mémé, c’était son p’tit coup de fouet ses Byrrh du jeudi.

On se regardait dans le blanc des yeux. Elle déballait le goûter, un flan à la croute dorée saupoudré de sucre glace pour moi et un éclair au chocolat pour elle. Quand je faisais du bruit avec ma paille en arrivant au fond du verre, invariablement, elle se levait en titubant pour aller aux toilettes avec un semblant de dignité.

Comme un diable sortant de la boite, j’allais prendre sa place sur la banquette. Je me lovais dans l’empreinte de sa grosse carcasse. C’était chaud,moelleux, sans aspérité, le commencement du monde. Son odeur imprégnait mes joues fraiches.

-Eh, ben mon p’tit canard, t’as encore pris ma place, qu’elle disait à chaque fois en revenant.

Elle partait d’un rire gras, laissait sa monnaie sur le comptoir, et on filait sur le parking récupérer la voiture, direction Sainte-Colombe.

Mémé l’avait dans l’ordre.

***

Les feux arrière de la mini s’embrasent à intervalles réguliers. Une belle petite bagnole. Elle ralentit à l’amorce des courbes douces. Il n’y a pas beaucoup de virages entre Evreux et Lisieux, ça file droit. Deux légères demi-lunes vers Perriers-la-campagne peut-être, rien de bien méchant. Après Lisieux, ça tournicote un peu, jusqu’à Caen. Je le sais, j’ai l’empreinte de chaque virage de la nationale dans ma rétine. Depuis l’année dernière quand je suivais Lydie Bertin.

Décevante Lydie Bertin, tout comme Caroline Roinsard. C’est incroyable, le nombre de personnes qui ne tiennent pas leurs promesses. Lydie et Caroline, toutes deux sans consistance, sans véritable chaleur salvatrice. Mais, mon espoir ne s’amenuise pas avec le temps. Je suis en prière, j’ai froid, j’ai faim. Je suis un pèlerin. Afin de me donner du courage, je songe à l’écho enthousiasmant de rondeurs joyeuses, de chairs alanguies, de postérieurs abandonnés. Je rêve de cette délicieuse tiédeur, de cette moiteur à peine perceptible qui affole mes sens. J’effleure avec passion, butine avec ferveur les effluves de musc et de savonnette bon marché.

Lydie, pourtant,était entrée dans le Café de la Basilique avec toute la fraîcheur de ses trente ans. Elle avait des boucles cuivrées qui auguraient un parfum capiteux. Une dentition saine, des pommettes saillantes joliment rosies par le vent de février. Une nuque gracile, fragile comme du petit bois. Depuis quelques semaines, je balisais ses habitudes. J’avalais les kilomètres entre Sainte-Colombe et Lisieux, quarante cinq minutes à tout casser. Oui, cette route est mon royaume, treize, ça porte bonheur, je n’ai jamais été superstitieux.

Lydie quittait le domicile parental vers huit heures, se rendait à son travail dans la boutique « Sous la protection de Sainte-Thérèse », déjeunait souvent seule, rentrait chez ses parents pour le dîner familial. Je restais là en planque près de leur pavillonà les observer tous les trois autour du gratin dauphinois du mardi, des coquillettes du mercredi. On aurait dit des statues de cire. De muettes conversations ponctuaient le dîner, des banalités entre deux bouchées. On devrait toujours se méfier des jeunes femmes vendant des articles religieux. Tripoter des chapelets, des statuettes bénies pendant toute la sainte journée n’encourage pas la gaudriole. On donnerait à certaines le Bon Dieu sans confession, le diable chevillé au corps, ce sont les pires. Elles cachent bien leur jeu, une sorte de grande loterie mystique, c’est tout l’un ou tout l’autre.

Bref, quand Lydie Bertin a posé son joli petit cul sur la banquette chocolat du Café de la Basilique, mon sang n’a fait qu’un tour. J’étais déjà installé, le garçon venait d’apporter mon entrée, une terrine de poisson maison qui fleurait bon le littoral normand. Elle m’a fait un petit signe courtois, l’air un peu pincé toutefois, a ôté son manteau de laine. J’ai pu admirer sa cambrure délicieuse quand elle s’est glissée derrière la table. A cet instant précis, les abdominaux se contractent, les fesses basculent vers l’arrière avant de rentrer en contact avec la moleskine. Je tiens mes préliminaires. Un long frisson me parcourt l’échine. Je jouis intensément de l’instant. Désormais son manteau épouse le mien sur la banquette. Je dévale encore sa chute de reins en fermant les yeux. Mademoiselle Bertin a presque terminé sa sole avec écrasé de pommes de terres. Elle tamponne ses lèvres de temps à autre afin de se donner une contenance. Pour le dessert, elle choisit le moelleux au chocolat. Le garçon flirte, elle l’ignore. C’est une gourmande, j’aime les gourmandes. Elle remet son manteau avant de se lever, nouveau petit signe de tête, et file payer au comptoir.

Ma main gauche affronte alors la froideur du skaï pour atteindre le doux cocon de son intimité. Je peux encore m’imprégner de la chaleur éphémère qui s’échappe de l’assise, je parcours les contours que le corps de Lydie a imprimés sur le siège. Devinant le charnu, j’insiste avec mon index sur les minuscules alvéoles du tissu, je récolte le pollen, toutes les fibres microscopiques oubliées. Lydie Bertin vient de passer la porte, je fais tomber mon couteau. Fallacieux prétexte pour coller mon visage dans ce bénitier charnel qui refroidit. Je suis déçu, ma récolte olfactive est bien mince, sans surprise, un parfum de vieille fille assumé. Savon à l’amande amère, de ceux qui se transforment en laitdans les cuvettes émaillées. Je l’imagine au petit matin, frottant son sexe endormi avec un gant rugueux pour anéantir l’odeur du désir. Mon miel sera de piètre qualité, exit Lydie Bertin. Mon temps est précieux, je lui en veux encore.

Pourquoi il me fait des appels de phares ce connard, même si la mini pile, à cette distance je l’évite sans problème. Je pourrais conduire les yeux fermés, j’ai assimilé depuis longtemps les fourberies du tracé, la profondeur des fossés. Je peux identifier les silhouettes spectrales des arbres, j’anticipe les croisements. En arrivant àEcardenville, il faut rester vigilant. Le danger vient toujours des autres.

En avril, j’ai espionné Caroline Roinsard. J’avais de nouvelles ambitions. Après le cul- bénit, j’avais besoin d’un cordial. Mademoiselle Roinsard n’avait pas des habitudes très catholiques, elle arrondissait ses fins de mois en racolant à la brasserie du Palais. Quelques notables en mal de gâteries lui donnaient rendez-vous sur la banquette carmin de cet établissement plutôt bien tenu.

Le crachin laque l’asphalte, j’aime conduire quand il pleut. Le bruit des essuie-glaces rythme le cours de mes pensées. Caroline a le mérite de me faire sortir des sentiers battus.. Elle prend la direction de Saint-Aquilin de Pacy. Par là, dès la sortie d’Evreux, la nationale est tracée à la règle pendant quelques kilomètres. Caroline appuie sur le champignon jusqu’au virage après le Buisson de Mai. J’ai du mal à la suivre. Elle bifurque sur la gauche, au cœur de la forêt et rejoint un petit hameau. Je dois attendre, ne pas me faire repérer, jusqu’à l’extinction totale du halo puissant des pleins phares. C’est la cambrousse.

Pas question d’allumer une cigarette, encore moins une lampe frontale. Me voilà condamné, pour accomplir ma basse besogne, à trébucher dans la boue durcie, sans me laisser inquiéter par les craquements du sous-bois, ni surprendre par l’irruption de la chouette fendant l’air comme une vrille muette. À mesure que je progresse vers l’objectif, je retiens mes pas, lève les pieds bien haut, au ralenti, jusqu’à me croire en état d’apesanteur, pour mieux museler la tension nerveuse qui risquerait de me porter avec trop de précipitation vers ma cible. Ma mobilité doit se mettre au diapason du frisson léger de la nuit, mon souffle ne dépareiller en rien avec cette respiration au ralenti de la nature qui, comme moi, ne dort jamais.

Un chien galeux aboie devant une grande baraque sans caractère. Je comprends pourquoi elle a envie de fuir cet endroit. Le clébard s’est tu. J’ai droit à un striptease en ombre chinoise. Elle a des arguments.

J’ai une pensée émue pour la banquette de la brasserie du palais.

Caroline quittait la ferme vers onze heures. Un boulot de caissière à mi-temps lui permettait d’organiser ses cinq à sept. J’aime les filles qui ont de la volonté. Entre deux clients, le patron de la brasserie apportait une carafe d’eau et fermait les yeux sur ce petit trafic qui fidélisait sa clientèle. J’ai choisi ce moment pour m’asseoir près d’elle et commander un demi. Elle était brune, plutôt jolie, une bouche à damner un saint. Vingt minutes plus tard un grand type lui a fait signe près de la porte. Je trépignais. Ses fesses ont effleuré ma table quand elle est partie. J’avais espéré les braises de l’enfer, son cul encore brûlant de l’étreinte précédente, un parfum de cyprine. Mes doigts agiles, rompus à l’exercice n’avaient pourtant pas perdu de temps. Le cuir artificiel rouge refroidissait à toute vitesse. J’ai vite fait rouler une pièce de ma poche afin de justifier mon inclinaison habituelle.De cette cavité molle et tiède remontait une odeur fade, écœurante, très loin de ce que j’avais imaginé. Elle avait eu le temps de se laver. Un gel spécialement conçu pour l’hygiène intime, j’en aurais mis ma main à couper, PH neutre, sans savon, sans parabène. Sans saveur. J’ai quand même léché mon doigt, j’ai toussé comme si j’avais avalé un insecte par mégarde. Sa robe angora laissait des séquelles. J’ai fini mon verre. Quand elle a repris la direction de Préaux, j’ai eu pitié. Pourquoi laisser Caroline s’engluer dans une routine sans risque ?

Sauf celui de traverser la forêt.

Tiens, Sa mini rouge ralentit encore, c’est bon d’utiliser le possessif. Elle m’a peut-être repéré. Non, impossible à cette période de l’année, trop de circulation. Par là, la nationale fait de la poésie, on traverse Saint-Désir, Crèvecœur, jusqu’à Caen c’est moins monotone, ça tourne un peu sans étourdir. Depuis quelques jours, je connais son prénom : Oriane. Le vendredi, elle va au cinéma à Lisieux, le Royal. Je n’y vais jamais, je déteste les sièges en tissu rouge. Une pâle imitation de velours, une étoffe qui ne retient pas grand-chose quand on la quitte.

Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle bifurque sur la départementale 45, direction Houlgate. J’aurais du m’en douter quand je l’ai vue mettre sa valise fleurie dans le coffre. Le soleil m’éblouit, les bestioles laissent de longues traces grasses en s’écrasant sur le pare-brise.

Oriane enlève les épines des roses dans sa boutique, rue François Vilon. Je suis allé acheter un bouquet composé pour mettre sur la tombe de mémé. D’habitude, je ne leur parle jamais, aux fleuristes. Oriane est différente. Elle ne me donne pas ses fins de vases.

-Vous avez une préférence ?

-Pas de Gerbera, je n’aime pas trop. Je vous fais confiance.

-Je sais exactement ce qu’il vous faut.

Elle a une petite mèche blonde qui balaie son front, ses yeux pétillent. Je suis sous le charme, hypnotisé.Elle me tend le plus joli bouquet jamais vu : Muguet, myosotis, jacinthe cobalt. L’ivresse me guette. Mémé aurait été contente, elle adorait le bleu et le blanc, les couleurs de mai qu’elle disait, le mois de la Vierge. Mémé avait bricolé une niche en bois planquée au milieu des pervenches, la statue de Marie faisait la fière dans ce refuge providentiel. Une prière furtive s’amorçait à chacun de nos passages, plus spécialement en mai. Le point culminant de ce pèlerinage local était en août pour l’Assomption. Mémé sortait le grand jeu, disposait tout un tas de petites bougies. On se recueillait, main dans la main.

Je vous salue Marie.

Je sors enfin de la Nationale 13 après des années d’errance.

Oriane est raffinée, ses goûts sont sûrs, l’hôtel est charmant. Elle se gare dans une rue perpendiculaire, sort sa valise du coffre sans effort. Je l’ai attendue en sirotant un cocktail sur la terrasse. Elle s’est changée pour le dîner, une robe très près du corps souligne ses formes pleines. En pénétrant dans la salle du restaurant, elle n’a pas un moment d’hésitation. Elle choisit la banquette avec vue sur la mer. Le garçon gâche mon plaisir en reculant la table. L’assise moelleuse accueille son postérieur divin. Elle finit sa coupe de champagne, reste imperturbable quand je m’assois à sa gauche. Des miroirs enveloppent la pièce de reflets rassurants, mes sensations sont décuplées.

Je savoure l’attente. C’est un moment de perfection. La banquette est parfaite, moleskine caramel, tendre, soyeuse. Quant enfin elle se lève, j’opère un glissement savant. Ma paume absorbe son rayonnement, mes doigts caressent un buisson ardent, j’atteins le septième ciel avant son retour. Des ondes vibrionnantes aimantent ma main gauche au tissu onctueux. Une indescriptible torpeur m’envahit, je ne veux rien perdre de cet instant. Quand je me penche pour ramasser ma serviette, tous les parfums de la boutique d’Oriane me pénètrent, senteur de sous-bois moussu, rose poivrée, lys entêtant… Je me relève rouge comme une écrevisse. La tête me tourne, je ne pourrais jamais partager un tel trésor, je revendique l’exclusivité.

-Voulez –vous vous joindre à moi pour le dessert ? propose-t-elle avec un sourire espiègle.

J’ai besoin de prendre l’air avant de répondre. Un petit hochement de tête et je me lève rapidement pour aller me rafraîchir.

Le miroir m’offre un reflet imprévisible, je vois sa main glisser avidement jusqu’à ma place, elle se délecte de mon souvenir enflammé. Quand je parviens au milieu de la salle, un couvert heurte bruyamment le sol. Oriane se penche sur la banquette. Elle a encore les yeux fermés en se relevant, affiche un air satisfait en prenant la première bouchée de sa tarte normande.

A suivre

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