Ce site est encore en développement. N’hésitez pas à nous faire savoir si vous rencontrez un bug. Merci de votre aide :)

Mon Loup

Retour à l'arbre

Contributions précédentes de la plus ancienne à la plus récente

Participez au premier atelier d'écriture olfactif en partenariat avec le labo de l'édition ! De nouveaux rendez-vous sont prévus d'octobre à décembre 2018 au Labo de l'édition à Paris. Vous pouvez aussi envoyer vos textes à partir de notre site. 

Comme je regrette la bonne odeur du café ! Ce goût sucré-amer que je porte à mes lèvres et manque de me brûler lorsqu’il est encore chaud… Il m’est déjà arrivé plusieurs fois de me faire avoir quand je me précipite trop vite pour consommer ma tasse de café. Mais une fois le liquide ingéré dans mon corps, j’en oublie la douleur de ma langue engourdie. J’apprécie la chaleur qui me monte jusqu’aux joues. Je transpire assez facilement, c’est donc difficile pour moi de cacher mon excitation. Et mon cœur qui s’emballe et se met à palpiter au point de se serrer tellement fort que je n’arrive plus à respirer… Je finis par regretter instantanément après coup.

Mocha, cappuccino, café latté, café serré, expresso, décaféiné ; avec sucre, sans sucre, crème fouettée, saupoudré de cannelle ; sur place, à emporter, chez les amis, à la maison ; brésilien, vietnamien, laotien, ivoirien, éthiopien ; peu importe, j’adore le café. J’adore la sensation que me procure le café : cet état d’euphorie au début quand tu attends de le recevoir, cette angoisse au moment où tu t’apprêtes à le boire, et la satisfaction une fois que tu l’as consommé. À noter toutefois, quand je vais au Starbucks, je prends toujours le même type : « Un moccha Tall praliné, arôme noisette, nappage chocolat avec crème fouettée, s’il vous plaît ! ». On voit que je suis une habituée. Et au vu de la contenance de la boisson, vous pouvez imaginer que ce n’est ni bon pour mon poids, ni bon pour mon cœur ! Mais je ne peux pas m’en empêcher. Je choisis toujours la même formule, encore et encore. L’homme est un animal de routine. On cherche à répéter le même schéma, encore et encore. Même si c’est mauvais pour soi et qu’il faudrait tenter d’en sortir. Il m’arrive de m’ouvrir à d’autres expériences gustatives, qui sont bien meilleures pour moi. Il paraît qu’on est toujours attiré par ce qui nous fait du mal. On serait conditionné à être masochiste des sentiments.

J’ai tellement envie d’agir. De me sentir vivante. De succomber à la tentation et de tout envoyer en l’air. Tout ce cadre parfait que j’ai réussi à construire, je serais prête à tout remettre en question. Mais je sens que c’est perdu d’avance. J’ai repéré les signes et je connais déjà la fin si je fais ce choix. Comment faire lorsqu’on est éternellement insatisfaite ? Comment se contenter du bonheur, « ces courts instants qu’il faut savourer » comme disait ma tante citant mon grand-père, lorsqu’on broie constamment du noir et qu’on répète les erreurs du passé ?

…J’ai tellement envie de café.

Je fixe la tasse avec une petite moue dégoûtée. Pas la mienne, la sienne ! Celle qu’elle a commandé lorsque l’on s’est assises et qui exhale un relent que je n’arrive pas à trouver aussi tentateur que la plupart des gens.

Café.

Je n’ai jamais rien aimé du café : ni le goût, ni l’odeur, ni la couleur. Quant aux arômes et saveurs dites « café » dans les pâtisseries ou les glaces, pire encore. C’est âcre, c’est fort, ça laisse un relent infect dans la bouche et sur les mots qui en sortent, ça tache et ça donne un petit côté très snob à ceux qui en boivent, du genre :

« Mmh non, cet arabica est trop fort, je préfère le colombien avec son arôme plus fruité. Tu sens ça ? Ces notes terreuses, c’est un bonheur pour le palais. »

Mais bien sûr… C’est vrai qu’un goût de terre dans la bouche, c’est un vrai plaisir, pas vrai ?

Et il faut voir tout le jargon lié au culte des buveurs de café ! Un café avec de l’eau en plus ça devient un allongé, un café dans une tasse mi-nis-cule avec un goût à vous dégommer les papilles c’est un expresso, un expresso avec de la mousse de lait (et pas bêtement du lait, attention, de la MOUSSE de lait) ça devient un macchiato et un expresso avec plein d’eau chaude dessus c’est un café américain. Allez savoir la différence avec un allongé.

Heureusement, j’ai depuis longtemps renoncé à comprendre ce qui pouvait attirer les gens vers ce breuvage nauséabond et je n’ai jamais essayé d’argumenter avec eux sur le bien-fondé de s’enfiler des litres de ce poison. Je préfère de loin replonger le nez dans ma tasse à moi, bien plus grande et à l’arôme bien plus appétissant.

Chocolat chaud.

Ça fait froncer le nez avec dédain à certains serveurs lorsqu’à 20 ans passés tu commandes ce genre de boisson. Comme si c’était un peu honteux, un peu ridicule de boire encore du lait à mon âge. Comme si ne pas prendre de café faisait de moi une à-peine-adulte. On m’aurait plus facilement pardonné si j’avais pris un thé.

— On attend encore quelqu’un ?

C’est qu’il y a une troisième place à notre table. Je noie mon odorat dans les vapeurs sucrées de ma boisson tandis que je la regarde par-dessus le bord de ma tasse. La buveuse de café. Je ne lui en tiens pas rigueur, personne n’est parfait et il faut aimer ses amis même avec leurs petits défauts.

La place vacante est réservée, me dit-elle et avant que je ne la questionne, précise qu’il ne devrait plus tarder à arriver. Je m’enfonce dans mon siège et ne fais aucun commentaire. Il, c’est sûrement Lui. Lui, son mentor, sa locomotive, sa source d’inspiration, son ainé de dix-neuf ans devenu son amant depuis quelques mois. Un amant autocollant au prénom suranné. Jean-Loup. Qu’elle affuble du surnom ridicule de Mon Loup. Un loup qui commence à peler sur le haut du crâne et à se couvrir du manteau hivernal. Sous le pelage grisâtre, on devine l’affaissement et le ventre bedonnant. Pas très ragoûtant. Encore une fois, j’insiste, nous n’avons pas les mêmes goûts. C’est évident. Là où je vois une bête en fin de voyage, elle l’imagine en créature légendaire. Pour sûr ! L’ultime descendant d’une puissante lignée de lycanthrope qui, pour survivre, s’est adapté à l’air du temps, s’est radouci et transformé en un affectueux Epagneul ! Embourgeoisé, empâté mais toujours à la chasse, les narines aux aguets à suivre le petit gibier. Et le petit gibier le voilà. Mon amie ! Longtemps il a reniflé autour d’elle avant de pouvoir l’attraper. Il s’est présenté tranquillement, venait gratter à sa porte de temps à autre puis repartait en prenant soin de marquer le territoire. A chacune de mes visites chez elle, je savais qu’il était passé. Une vieille odeur de tabac froid et de sueur sur un fond d’after-shave bon marché.

Non, je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’elle lui trouve. Certes, il est cultivé, brasse le monde artistique - compositeur de musique de films c’est pas rien ! - possède l’expérience et les connaissances, mais tout de même ? Il sent drôlement fort ! Et cette chose étrange… Il ne rit pas. Il sourit, au mieux il ricane nerveusement, en sautillant des épaules, discrètement. Un raclement de gorge irritant, jamais le rire franc qui nous secoue et nous emporte jusqu’aux larmes. Elle se dit totalement épanouie et claironne du Mon Loup à tout bout de chant. Le bout du loup n’est jamais loin. Ils sont devenus inséparables. J’en suis heureuse et respecte ses choix. Je suis son amie, je l’aime malgré ses défauts, même si certain sont colossaux et me rassure en pensant qu’il est vrai, rien n’est définitif.

Elle m’informe que Son Loup est un grand amateur de café. « C’est pourquoi nous nous retrouvons ici, le nec plus ultra de l’or noir ! » M’explique-t-elle. Je cerne mieux, à présent, le regard du serveur sur mon chocolat chaud et, agacée, je ne peux m’empêcher de demander :

- C’était pas un aprem de filles ? Et puis… Tu sais, je n’aime pas le café. L’odeur, tout ça…

Elle m’observe du coin de l’œil, la tasse à portée de lèvres, la remue à peine, hume les volutes de fumée aux arômes douceâtres, laisse passer un temps et, l’amertume en bouche, me répond :

- Le café, on s’en fout ! C’était pour lui faire plaisir. … Tu te demandes pas pourquoi je vous ai fait venir tous les deux ?

A suivre

Vous connaissez un auteur talentueux ?

Inscrivez-vite son adresse email, nous lui enverrons une invitation pour qu’il découvre notre plateforme collaborative !