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Quand la Lune rencontre la Nuit

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J’ai pris cette habitude de respirer par la bouche à chaque fois que je vais sur Paris. Comme un mécanisme de défense. Un de ses nombreux boucliers qu’on active inconsciemment lorsqu’on est Parisien, et surtout Parisienne. J’ai réalisé ça l’autre jour, quand mon cousin m’a fait un commentaire sur les « bonnes » odeurs parisiennes et que je ne comprenais pas de quoi il parlait. Je me suis alors autorisée à insuffler l’air autour de moi (c’est-à-dire celui du métro…). Et ça puait. Paris pue. L’image que j’avais de cette belle ville avait tout de suite pris un coup. Il fallait que je referme vite cette odeur de bouche d’égout, cette odeur de merde qui se propageait en moi. C’est donc volontairement maintenant que je coupe mon sens de l’odorat lorsque j’approche des frontières parisiennes. Et que je le rouvre en revenant sur Montreuil.

Des enfants crient au loin, des bruits de motos vrombissent, et des chiens se mettent à aboyer. J’arrive en bas de mon immeuble après avoir traversé la cité animée. Un jeune garçon dévale les escaliers devant moi, manquant de me faire tomber. Il se dirige tout droit vers le banc circulaire en face de chez moi. Il fouille dans l’arbre juste derrière et en sort un sac plastique noir. Je fronce des sourcils et fait mine de chercher mes clés. Les mecs qui squattent mon hall - ou « les parasites » comme j’aime les appeler - me regardent. Je leur envoie un « Bonjour » poli, sans m’empêcher de les mépriser bien intérieurement. Le jeune homme revient en courant et tend fièrement son butin à l’un des gars près de moi. Ils hochent de la tête comme s’ils communiquaient par télépathie.

Je leur adresse un dernier regard avant d’entrer finalement chez moi. J’inspire profondément et j’ouvre mes narines. La « bonne » odeur de beuh se fait enfin sentir. Et je sais qu’en rentrant à l’appartement, j’amènerai cette senteur avec moi, et qu’elle restera collée à mon manteau malgré moi. Mais avant cela, je monte dans l’ascenseur. J’aperçois des traces de liquide sur le carrelage. Mon nez capte rapidement qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle eau… mais bien de la pisse.

-Putain, ils font chier.

Ca me soule. Qui pisse comme ça dans notre immeuble ? Un chien ? Un gosse ? Pourquoi ils nettoient jamais derrière eux ? On dirait qu’ils s’en fichent de leur propre toit. Ou peut-être ne considèrent-ils pas cet espace commun comme leur « chez-soi » ? 

Je rentre chez moi épuisée et referme la porte derrière moi presque soulagée. Comme si le mince rempart qu’était la porte représentait une distance considérable entre moi le reste du monde. Je penche la tête sur le côté atteignant ainsi mon manteau du bout du nez.

Je lâche alors un « Bordel ! » à voix haute. Ça pue. Je n’ai pas d’autre mots pour définir l’infection qui atteint mes narines. Réactivation du bouclier. Je prends une grande inspiration et retire mon manteau. Direction la douche. Pour les vêtements, c’est corbeille à linge, pas question que je ramène l’odeur putride de Paris jusque sur mon lit ou mon canapé.

La douche me fait un bien fou et ce n’est que lorsque j’en sort que je me fais peau neuve. Revigorée et en peignoir je me dirige vers la chambre. J’ouvrirais bien les fenêtres pour aérer mais quelque chose me dit que c’est une mauvaise idée. Et puis, voilà que mon lit m’appelle. Je m’allonge et pense en profiter pour lire mais en tendant la main vers ma table de nuit, elle rencontre en premier l’ordinateur. Rapidement, il se retrouve sur mes jambes et je parcoure mes mails. Encore du travail.

Soupir

Non, c’est décidé, je dois me détendre. J’ouvre le tiroir et me saisi de mon casque. La musique envahit mes oreilles. Je suis chez-moi.

Isolation

Plus de bruit, plus de mauvaises odeurs. Mes doigts font apparaître les mots qui servent à mon histoire et mon document se remplit au fur et à mesure. Bientôt je suis transportée dans mon univers médiéval, corps et âme ; Je peux sentir les délices du banquet fait en l’honneur de messire Wellington. Ou encore le doux parfum des Feries, ces fleurs bleues qui poussent dans le sud des terres. Je les imagine exhaler les mêmes effluves que la fleur d’oranger. Oui c’est ça, sucrée et douce. Comme lors de mon premier voyage au Maroc. J’étais à peine descendue sur le tarmac, les arbres étaient en fleur et leur baume délicat m’avait enveloppé, envahi, conquis.

Comme j’étais bien pendant ce voyage ! Loin de la banlieue, loin de mes responsabilités, loin des attentes familiales, loin de tout.

J’avais été accueillie par une famille charmante, un couple d’une soixantaine d’années qui profitaient de leur retraite dans cette petite maison perdue dans le désert. Quand je leur avais raconté mes péripéties à Marrakech, ils avaient hoché de la tête, convaincus d'avoir fait le bon choix en s’éloignant de la ville. Mes amis m'avaient vendu l’animation dans les rues et l’authenticité du marché, et j’avais alors commencé mes vacances dans la capitale pour suivre leurs conseils. Déjà en arrivant à bord d'un taxi dans le centre-ville, ça commençait mal. Les ruelles étroites ne nous permettaient pas de passer, surtout avec la foule de gens qui grouillaient dans tous les sens. Alors que mon chauffeur tentait de se frayer un chemin, des hommes cognaient contre ma vitre. La fenêtre du chauffeur de taxi entrouverte, je pouvais entendre leurs propositions plus ou moins indécentes. Je ne suis pas claustrophobe, mais enfermée dans le véhicule ainsi en étant complètement encerclée ne provoquait pas en moi un sentiment forcément agréable. Une fois avoir atteint l’hôtel et écouté les recommandations de la réceptionniste, j’avais voulu donner une deuxième chance à la ville. Ne pas se fier aux premières apparences, m'étais-je dit. Débarrassée de mes affaires, j’avais pris mon courage à deux mains et j’étais sortie. Je ne m'attendais pas à faire face à encore plus d’agressivité. J’avais à peine atteint le marché que je voulais déjà faire marche arrière. Trop de monde. Trop de bruit. Trop de stands. Et je m’étais fait accoster aux quatre coins de rue. Je portais une robe légère rouge à petits pois blanc qui m'arrivait jusqu’aux genoux. J'avais prévu qu'il fasse chaud et m’étais habillée en accord avec le temps. Je ne pensais simplement pas que mon accoutrement attiserait autant de regards. Des regards appuyés sur certaines parties de mon corps. En plus, mes bretelles de soutien gorge ne cessaient pas de tomber et même si je m'effectuais de les remonter en m'enfuyant de la place, je sentais que les hommes autour de moi faisaient leur propre interprétation de ce geste anodin. Certains m’invitaient à prendre un verre, si ce n'est plus, d’autres faisaient des commentaires désobligeants sur ma tenue. On insistait aussi lourdement pour me raccompagner chez moi. Ou alors on essayait de me vendre quelque produit illicite…

En revenant à ma chambre d’hôtel, j’avais décidé de partir. C’est sur ce coup de tête que j'avais pris mon ordinateur, réservé un lit chez l'habitant, et que je me retrouvais chez mes nouveaux compagnons.

En y repensant aujourd’hui, je me rappelle de l'odeur forte du thé à la menthe que me servait Attika. Son infusion était si douce et sucrée. Je regrette de ne pas retrouver cette senteur plaisante dans les coins de ma cité.

Le clignotement soudain des lumières qui s'éteignaient sur l'immeuble d'en face me ramena à la réalité. Comme un monstre à mille yeux m’extirpant de mon imaginaire. Si j'avais été Jedi j'aurais fermé les rideaux à distance. Mais dans la réalité j'avais simplement la flemme de bouger mon postérieur.

Mes yeux tombèrent sur l'heure. Je lâchais un soupir exaspéré. Il était tard, trop tard, et demain je devrais réussir à me lever pour travailler. Mon attention reportée dans ce petit cadrant proche de l’horloge du bureau m'indiqua que j’avais des notifications. Discord, ce petit logiciel de communication miracle, digne d'un réseau social. Sauf pour les rares fois où il tombait en panne, ce qui avait alors le don de m’exaspérer au plus haut point.

Tiens, Bruno m'avait écrit un message. C'était un jeune que j'avais rencontré, moins d'un an plus tôt, à un atelier d'écriture. Il était gentil, je crois. En tout cas, il avait sa vision du monde bien à lui. Ce sont des soirées entières passées à refaire le monde et à discuter de projets d'écriture que nous passions, un café à la main ou sur Discord. Je l'aimais bien, malgré son côté parfois sur-optimiste quant aux gens. Diable, j'aurais bien aimé être comme lui et ne pas me montrer aussi critique, mais je ne savais ignorer ce que mes yeux voient, mes oreilles entendent et mes narines sentent. Revenons à son message, que me voulait-il aussi tard ?

“Hey !

J'ai écrit un bout d'un dialogue tu veux bien me donner ton avis ?”

Soit j'échangeais donc ma lecture habituelle du soir pour celle-là. Je jurais d'essayer après une journée comme celle-là de ne pas me montrer trop critique. Lisons !

“ Ilthea rit franchement, laissant tomber sa branche dans le feu. Les flammes consumèrent le pauvre bout de bois en quelques secondes.

« Tu penses vraiment être malheureux car tu n'arrives pas à être satisfait ? » 

Le “malheureux“ qui lui faisait face hocha la tête.

« Écoute moi bien dans ce cas. Ceux qui sont satisfaits de ce qu'ils ont ne sont pas plus heureux que toi et moi. Soit insatisfait car tu iras toujours plus loin. Et je ne te parle pas ici de dépasser tes limites. Mais de ne pas t'en mettre, ainsi tu poursuis un chemin qui ne finit pas. Quant au bonheur, c'est un choix. Toi et uniquement toi peut décider d'être heureux. » “

Je pris le temps de réfléchir. Le connaissant il ne m'avait sûrement pas envoyé ce passage à relire pour rien. Je relus le message une ou deux fois. Le tout prenait une tournure plus personnelle. Il me traitait d'éternelle insatisfaite … que pouvais-je répondre à ça ?

Une réponse prit forme dans ma tête mais elle ne tenait pas longtemps, j’avais du mal à mettre en place une argumentation, à rétorquer quelque chose. La fatigue avait commencé à prendre le dessus et je n’avais pas envie de réfléchir à ça. Fermant l’ordinateur d’un coup un peu trop sec, je pris la décision d’aller dormir. Mais alors que je tendais ma main vers la lampe, la question trottait encore dans mon esprit.

«Toi et uniquement toi peux décider d’être heureux. »

Je tombe. Et dans ma chute, je vois deux yeux bleus qui me transpercent du regard. Je me réveille en sursaut. Je suis en sueur dans mon lit, les cheveux tout ébouriffés, mon maquillage coulant au coin de l'œil. Je reprends conscience. Je reviens à la réalité. Je vois mon ordinateur posé à mes côtés, toujours en veille ; sur le sol, mes nombreux carnets de notes éparpillés ; la lumière de la chambre encore allumée ; les rideaux toujours pas tirés. Le ciel est sombre dehors. J’étais revenue à mon monde ordinaire. Ce monde dont les limites ne semblent jamais me satisfaire.

C'est quoi être heureux après tout ? Est-ce un état de contentement permanent ou bien de courts instants de bonheur que l’on doit apprendre à chérir ? Et si le bonheur n’est qu’éphémère, comment vit-on le reste du temps ?

Je me frotte les yeux. Merde. Je me mets du eye-liner sur les doigts. Tant pis. Flemme de me lever pour me démaquiller. Je m’accorde une deuxième chance. Je range le PC sur ma table de chevet. Je tire sur ma couverture pour me couvrir. Je veux retrouver le sommeil. Je plisse les yeux. Je les serre pour me presser à dormir. Je me répète en boucle des mots rassurants, comme un mantra sensé m’auto-hypnotiser. Je me force un passage dans le pays des songes. Mon refuge constant. Quand je ne peux pas me permettre de partir en voyage ou quand je suis trop loin de chez moi, je trouve ce lieu alternatif pour m'abriter.

Deux yeux bleus me traversent l'esprit. IL m'agace. Sa réponse ne m'offre pas la paix. Je me débats avec les draps. J'ai beau me tourner dans tous les sens, rien n'y fait, je ne trouve pas le repos. Je suis épuisée. Fatiguée de devoir me battre constamment. Même contre Morphée qui ne veut pas s'offrir à moi.

Je rejette mon traversin que j'utilise comme appui et envoie valser ma couverture. Je m'avoue vaincue par mon cerveau en alerte. Au temps pour le sommeil ! Je rattraperai les heures perdues en travaillant…

Je reprends mon ordinateur, me redresse et m'assieds contre le mur les jambes allongées sur le lit. J'ajuste mes lunettes.

Suis-je donc volontairement malheureuse ? Ses mots restent dans ma tête. Cette relation épistolaire du 21e siècle par messagerie instantanée de gamer me paraît de plus en plus difficile à cerner. Je crois n'avoir jamais fait pareille rencontre auparavant. Une personne qui finit mes phrases, devine mon ressenti, et avec qui je connecte aussi facilement. Je ne suis pas de nature bavarde. Je n'aime pas parler de moi, sauf de manière décalée et pleine d’autodérision. Je ne dévoile pas mes sentiments, mais je dis ce que je pense franchement sans passer par quatre chemins. Je garde enfouies en moi mes émotions les plus profondes, pour mieux exploser ensuite. Comme une bombe à retardement. Je sens souvent qu'il m'observe, comme il aime le faire avec tout ce qui l’entoure pour mieux comprendre les gens et le monde. C'est si dérangeant. Son regard croise parfois le mien et me trouble. Il me scanne presque, et me voilà exposée, mise à nue, par un inconnu qui ne sait encore rien de moi. Je ne me sens pas à l'abri. J'ai peur de faire confiance. Je n'arrive pas à me cacher pour autant. Il m'arrive de reculer quand on parle, mais il se rapproche tout de même. J’évite de le toucher pour ne pas envoyer de signes de ma gêne, mais ça n'a pas l'air de l’empêcher lui de le faire. Je veux fuir. M'empêcher d’être encore déçue. Ce personnage si anodin aux premiers abords m'intrigue et m'attire inexplicablement. J'ai envie d'en savoir plus. De questionner le monde avec lui. D’arriver à percer les mystères des hommes. De le laisser m'inspirer dans l’écriture de vieux démons du passé qu'il me rappelle tant.

Le choix d’être heureux. N’est-ce pas de se contenter de ce que l'on a déjà et d'accepter la situation telle qu'elle est présentement ? Dans la philosophie bouddhiste, on prône le détachement de soi, des autres, du matériel. Dans le catholicisme, l'amour du prochain.

Je décide donc je suis ? N’est-ce pas tenter de se convaincre d'un état d’esprit illusoire ? Il m’arrive d’être enjouée et de rire aux éclats. Devrais-je me dire de le faire plus souvent, voire tout le temps. Je m'imagine dans Paris à sourire à tout bout de champ : on me prendrait pour une folle. Les Parisiens sont comme sur un ring de boxe permanent, avec leur fight face et leur capacité à s'en foutre de leur adversaire. Tel un sportif de haut niveau qui cherche constamment à se dépasser, je regarde à travers ma fenêtre au loin, à la recherche d’étoiles qui se cacheraient sous la pollution francilienne au-delà des limites de ma ville.

Le téléphone sonne. Ma main tâtonne lourdement à la recherche de ce trouble-fête. Ou devrais-je plutôt dire trouble-rêve ! Le téléphone sonne encore. Pourquoi c’est si difficile de déverrouiller un smartphone de bon matin.Je regarde l’heure. Huit heures trente. Je soupire et enfouis ma tête sous l’oreiller. De toute façon, je suis déjà en retard, autant sauter cette journée de cours. Je devais avoir qu’une heure, je crois. Ou alors c’était Mardi. J’espère que j’ai pas de TD. Non, les TD c’est le jeudi. Et puis à partir de demain c’est les vacances.

Un coup d’œil sur l’emploi du temps de la journée depuis l’appareil et je serais fixé. Alors, Mercredi, mercredi ! Pas de TD cet aprèm. Sommeil, emporte-moi ! Je veux rêver, encore. Si je le pouvais, je passerais mes journées à dormir et à rêver. C’est mon échappatoire. Ça et mes histoires. Je me les conte tous les soirs avant de m’endormir. J’en retouche les détails, les dialogues, ajoute une scène, un élément nouveau. C’est mon rituel avant de dormir. Cela me prend un temps fou. Bon d’accord, trente minutes en moyenne. Mais sans ça, je ne trouve pas le sommeil.

Déjà, le marchand de sable m’emporte, mais pas totalement. Vous savez surement, cet état second entre le rêve et l’éveil. Dormir en étant conscient, c’est ainsi que je le conçois. Si les moines tibétains atteignent quelque chose par leur méditation, c’est à ça que ça doit ressembler. Pour moi c’est allongé dans mon lit, parfois avec une musique pour me bercer. Dans ces instants-là, le temps flotte, s’étire, s’étiole. Il me permet de penser, de réfléchir sans limite, de me questionner. Au point même d’aller titiller parfois les questions-monstres de ce cher Nietzsche. S’approcher au plus près de l’abîme et le laisser regarder à travers vous.

J’en viens souvent à me demander ce que je fais là. Je poursuis des études qui ne font plus sens pour moi depuis longtemps. J’ai toujours vu les sciences comme un jeu, un moyen de s’amuser de passer le temps. Triturer des équations et chercher le bon résultat. Analyser, découvrir, expliquer ! Et pourtant, plus j’avance, moins cela répond à mes autres besoins, ceux qui font vibrer les cordes de mon âme. J’aime les sciences, car j’aime expliquer, mettre des mots et parfois des chiffres sur ce que je vois. Pourtant, je n’ai jamais eu cette fibre scientifique qui anime les gens. Celle de la méthode qui s’applique implacablement. J’ai fait partie de ces gens qui comprennent comment ça marche, qui vous donneront la réponse mais qui ne sauront pas pourquoi. On pourrait dire que j’avais un « instinct scientifique » au mieux. Au-delà de ça j’ai été aidé par une très bonne mémoire, qui m’a permis d’apprendre tout ce qu’on me demandait d’apprendre. Mais faire des tours de chien savant, ça va une fois. Pourquoi pas deux. Et au bout d’un moment on se lasse.

Quand je suis en cours, mon esprit n’arrive pas à rester concentré. Alors je lui donne de quoi se nourrir. Je l’envoie explorer mes camarades. Il les observe, cherche à les comprendre. Mais ça ne dure qu’un temps. Parfois, il les a tellement analysés que j’en devine leurs réponses quand je vais leur poser une question. Alors très vite je renvoie mon esprit dans mon univers, là où tout est à créer, à découvrir. Pourquoi aller en cours dans ce cas ? Hé bien, je suis encore dans mon lit non ? Il paraît qu’on vit dans un monde de diplômes et que beaucoup de personnes seraient prêtes à payer cher pour avoir celui que je suis en mesure de décrocher. Moi, j’y vois un système sclérosé hypocrite où les gens essayent de grapiller la moindre once de fierté possible, même quand elle est largement arrosée d’argent et non de compétence.

Dans tous les domaines j’ai toujours cherché à m’améliorer. Juste pour m’améliorer. Les compétitions je détestais ça. On vous oblige à vous comparer aux autres et au final, on vous classe. Untel est meilleur que machin. Et quand vous êtes meilleurs que machin, alors machin vous jette des regards haineux. Vive les systèmes compétitifs !

Je me redresse dans mon lit. Quelle heure il est ? Téléphone vite ! Plus de batterie. Tiens le soleil décline déjà. Combien de temps ai-je encore passé à réfléchir seul dans mon lit ? Si quelqu’un m’avait écouté on m’aurait surement pris pour un rageux contre le monde. J’allume l’ordi, allez. Dix-huit heures vingt-deux précises. Bon ça va, il est pas trop tard, j’ai seulement passé mes dernières dix-sept heures au lit. Bon, les messages Facebook en priorité. On squeeze ceux des parents et de sœur Discord. Et voilà, ici c’est encore le bordel. Les autres cons, que j’adore, sur la conversation ont laissé pas moins de six-cent cinquante-huit messages sur la conversation de groupe. Bon, je zappe et vais au plus important : les messages perso. Tiens, elle ne m’a pas répondu. J’aurais quand même aimé avoir un retour sur mon texte.

Mes yeux se fixent sur mon dernier message avec mon pseudo, une anagramme de mon prénom. Norbu. Je commence à écrire quelque chose puis me ravise, ayant peur d’être trop insistant. Mon esprit est rapidement détourné par la délicieuse odeur qui me parvient. Faut dire que quand on a faim, toutes les odeurs de bouffe vous donnent envie. Mon estomac s’y met aussi et gronde. Punaise, c’est qui l’enfoiré qui fait un poulet au curry MAINTENANT dans la résidence. En plus, j’ai même pas besoin de me retourner, je sais que mon mini-frigo est vide. Bon pas le choix, faut que je sorte. Douche, habits et j’affronte le froid. J’ai faim.

Me voilà dehors, prêt à affronter les transports pour mener ma quête à bien : trouver de quoi manger. Armé contre le bruit de la foule, mon casque calé sur les oreilles, avec de la musique celtique qui m'emporte loin des couleurs grisâtres de la banlieue parisienne. Mes pas me mènent au rythme des percussions jusqu’à ma station. Je manque de me ramasser alors que je marche sur le bord du trottoir, tel un funambule maladroit. Il fallait bien qu'il y ait des obstacles sur ma route !

Je me dirige sur le quai. Isolé du monde extérieur, j'en profite pour observer les autres passagers qui attendent aussi leur train. Je m'amuse à imaginer leurs destinations. Cette jeune fille qui arbore fièrement son sac Gryffondor va-t-elle retrouver ses amis à une quelconque convention ? Et ce vieillard qui calme son chien ne vient-il pas d'un monde parallèle ? Je prends note de ces rencontres et m'en inspire pour rejoindre justement l'univers que j’ai créé. Je pense à ce que je vais écrire. Elle me répète souvent que je devrais arrêter d'autant réfléchir et que devrais plutôt consacrer mon temps à écrire. Elle n'a peut-être pas tort.

J'entre dans mon train de manière quasi automatique, sans vérifier sa destination. Je fais confiance au destin pour m'amener à bon port. Au pire, si je me trompe je découvrirai un nouveau lieu… ou je rebrousserai chemin ! Tout est possible, je ne me ferme à rien. J’allume mon portable et jette un coup d’œil à ma messagerie. Elle m'a répondu. Je me presse d'aller lire ses retours…

«LunaGirl : Bonjour. Es-tu au chemin de Traverse ? »

Elle avait ignoré mon dernier message. Ou alors ne l'avait-elle pas reçu ?

« Norbu : pas encore

tu as lu mon texte ? »

Son statut affiche «Déconnectée ». Je plisse des yeux, blasé. Je pressens qu'elle va me refaire le même coup que la dernière fois. Elle repasse en vert, couleur de l'espoir.

« LunaGirl : On peut se retrouver là bas dans 30mn ? »

«Norbu : ok »

Elle évite mes questions et enchaîne les messages avec des ponctuations. Ce n’est pas bon signe. Je l'imagine déjà me foudroyant avec ses yeux durs. Elle me dit être souvent énervée, et que j’en suis récemment la cause avec mes messages « philosophiques à deux balles » comme elle les appelle. Je sais que c’est faux, elle apprécie nos échanges. Elle est bien plus prévisible qu'elle ne le pense. Elle se cache juste derrière sa colère pour ne pas montrer que je l'affecte. Ses réactions m'amusent. Je me surprends des fois à la regarder pour essayer de comprendre ce qu'il se passe vraiment chez elle. C’est très stimulant.

Après un changement ou deux dans les métros, j’arrive enfin au fameux «chemin de Traverse ». J'ai déniché cet endroit par hasard, en vagabondant dans le 5e arrondissement après une matinée ennuyeuse en cours. À l'abri des regards, des murs aux peintures criardes et des personnes au look atypique qui en ressortent : ce café-manga pourrait en rebuter plus d'un. J’avais décidé de suivre un client aux cheveux multicolores qui errait dans la ruelle en chaussettes et avais pris mon courage à deux mains avant d'entrer. Depuis ce jour, j'avais fait de ce lieu une deuxième maison. J'y viens régulièrement pour lire, écrire, et surtout faire des rencontres. Les propriétaires m’avaient adopté, même lorsque je laissais mes affaires ou que j’oubliais de payer. J'entre, retire mes écouteurs derrière la nuque, et les salue en m'enquérant de leurs dernières nouvelles. Je commande mon thé vert et un croque-monsieur, puis prends place à ma table habituelle. J’ai ma petite routine que j'aime caser dans mes petites aventures. J’ai l’impression ainsi de me laisser vivre comme je l'entends, sans risquer non plus de me mettre en danger. Je suis loin d’être comme mon personnage capitaine d'un navire à bord d'une mer indomptable ou encore de mon héroïne druide qui vaque à ses péripéties.

Je suis en train de manger lorsque la porte s’ouvre d'un coup sec. Elle est assez brute dans sa démarche, comme s'il fallait qu'elle s'impose par la force en arrivant dans une pièce. Ses lunettes prennent la buée et lui masquent la vue. Elle ne me voit pas. Je me lève et me dirige vers elle pendant qu'elle enlève ses deuxièmes yeux.

-Tu devrais essayer l'Impervius, lui dis-je.

Elle lève la tête vers moi, en fronçant des sourcils. Elle laisse échapper un sourire malgré elle.

-Si seulement. Bonjour.

Elle se penche vers moi pour me faire la bise et je recule.

-Je suis Encore Malade, je te rappelle.

Elle acquiesce, presque soulagée. Je sais qu'elle n'aime pas quand on la touche. Une convention sociale de moins. Je retourne à ma place et attend qu'elle me suive. Elle est partie saluer les tenants du bar-café. J’en profite pour terminer mon en-cas. J'attends un bon moment avant qu'elle daigne s’intéresser à moi. Je la presse :

-Alors ?

-Alors quoi ?

-Tu en penses quoi de mon extrait ?

-J'en pense que si tu veux faire passer un message à une éternelle insatisfaite, tu peux le lui dire en face.

Elle croise les bras, défiante. Encore une fois, un sourire se forme au coin de ses lèvres. Elle n’est pas vraiment fâchée. Elle joue juste son jeu habituel de la fille agacée. Je reprends une tasse de mon thé, en humant le parfum qui me rappelle des souvenirs de voyage.

-Et tu n’as toujours pas répondu à ma question. Qu'en penses-tu ?

Elle soupire et roule des yeux. Ses bras tombent sur le côté, elle s'avoue vaincue face à mon insistance.

-Tu ne peux pas toujours choisir, même quand tu le voudrais. J'aimerais avoir le contrôle sur tout, même mon propre bonheur, mais ce n'est pas pour autant que ça marche. Je n’arriverai pas à me convaincre d’être heureuse si ce n’est pas vrai. La vie n’est pas aussi simple, même lorsqu'on ne cherche pas à la compliquer. Par contre, je peux essayer de créer plus d'occasions pour être au moins contente sur ces courts instants. Comme par exemple prendre un café avec quelqu’un qui m'agace et passe son temps à argumenter.

Elle détourne le regard et sort son carnet. Son recueil de notes, son agenda, son organizer... qu'elle ne montre quasi à personne. Elle écrit – d’après elle – volontairement mal pour ne pas qu'on arrive à la relire. Il lui arrive de me faire lire des passages. Des textes où elle crache sa rage et laisse exposer son cœur.

« Je ne suis pas d’accord » dis-je en croisant les bras sur mon torse, imitant tant bien que mal son air irrité. Elle relève la tête de son carnet, le referme puis le range dans son sac. Une série de gestes trop bien calculés pour qu’on n’y voit pas la force de l’habitude.

Je prends quelques secondes pour réfléchir. Elle me regarde, elle attend la suite de la phrase. Je déplie mes bras et prend la tasse chaude entre mes mains. J’en flaire encore le parfum avant d’en boire une gorgée.

« Je ne suis pas tout à fait d’accord » dis-je, corrigeant ainsi ma formulation avant de poursuivre.

« Il y a des choses sur lesquelles on n’a pas d’incidence. Si demain tu te prends une météorite sur le coin de la tête, bien sûr ça ne sera pas ta faute. Mais pour ce qui est de la plupart des autres choses je ne suis pas d’accord, on a plus d’influence que ça. »

Elle veut déjà répondre, je le sais. Quelque chose la démange, elle veut sûrement l’écrire. Ses yeux se plissent. Parfois j’ai un doute, je crois que c’est quand elle est légèrement irritée ou qu’elle réfléchit qu’elle fait ça. Peu importe, je continue mon monologue sans m’en soucier plus.

« La plupart des gens ne veulent pas prendre de décisions car c’est plus simple pour eux. Plus simple de s’en remettre à une autorité ou même à un inconnu. Et pour le coup, je pense que dans la majorité des cas, quand on analyse bien la façon dont les choses se passent dans une situation donnée, à un moment donné, dans un contexte donné. Si les choses ne vont pas comme on veut c’est qu’on ne s’est pas entièrement donné les moyens pour que ça aille dans notre sens. Je pense que pour le bonheur c’est pareil. On ne se donne pas à cent pour cent les moyens d’être heureux. Peut-être qu’on pense ne pas le mériter. Tu savais que la plupart des gens ne s’apprécient pas eux-mêmes ? »

Elle ne répond rien. Son air est encore scotché. Je déteste quand elle fait ça. Elle fixe le mur avec un regard totalement vide. Je sais qu’elle m’a entendu, je sais qu’elle est là, mais c’est comme si elle était enfermée dans un pantin vide dans ces moments-là.

Je patiente et reprends un peu de mon thé qui tiédis déjà. Rapidement elle revient dans le monde des vivants. Alléluia, c’est la résurrection ! Elle me regarde avec deux grands yeux dans ses moments, surtout quand elle sait que je sais. Ce n’est quand même pas ma faute si elle a des absences et que je les remarque. Peut-être que personne d’autre n’ose le lui dire ou le lui faire remarquer.

« Hum … Donc pour toi, je me punis car je ne m’aime pas ? » dit-elle, plus pour elle-même que pour moi je crois.

« C’est ça, et c’est pareil pour un peu tout le monde » dis-je en me renversant un peu de thé sur la main à cause d’un geste trop brusque.

« Je te rappelle que je suis la reine pourtant ! »

Elle ouvre les bras et souris un peu comme si c’était une réponse ultime, fermant le débat.

« Une souveraine bien malheureuse alors ! »

Elle sort de nouveau les mitraillettes de ses yeux. Je souris à mon tour, j’aime bien titiller les gens. Elle se met à me parler de bouddhisme, de bonheur dans le renoncement. Je la laisse faire, écoutant d’une oreille distraite. Mon univers m’appelle, murmure à mon esprit qu’il aimerait que je termine la phrase en suspens que j’écrivais avant qu’elle n’arrive. Je ne résiste pas à une conversation. Je ferme mon écran, rangeant une fois de plus mes personnages sur l’étagère des mythes oubliés.

Le pouvoir des mots. De ses mots. Je me demande des fois s'il ne sélectionne pas attentivement les verbes ou les noms qu'il prononce pour m'envoûter.

« On ne se donne pas à cent pour cent les moyens d’être heureux. Peut-être qu’on pense ne pas le mériter. Tu savais que la plupart des gens ne s’apprécient pas eux-mêmes ? »

Le sort est jeté. Le temps se fige. Je ne suis plus tout à fait avec lui dans la même pièce. Je me retrouve projetée dans une autre dimension, un monde alternatif encore plus sombre, plus froid, et plus étrange que Paris : celui de mes pensées.

Je n'entends plus rien d'autre que des échos de ses mots, qui se répètent en boucle dans ma tête. Je parcoure des couloirs imaginaires avec sa voix pour seule guide. Quelques souvenirs me croisent sur la route, mais neconnectent pas tout à fait avec mon cheminement de pensées. Je continue d’avancer, sur la trace d'images qui sauront correspondre à ses paroles. Puis, une faible lueur semble se dessiner à l’intersection de deux passages.

Ma mémoire me partage l’une des périodes les plus heureuses de ma vie. Je me souviens courir sur le pont de Bercy ; je me souviens de J. qui s'amusait à m’attendre au café du coin, sachant pertinemment que j'arriverai en retard en cours et que je finirais inéluctablement par revenir à mon point de départ ; je me souviens du fou rire que je n’avais pas su retenir en classe et qui m'avait attiré les foudres du professeur ; je me souviens d’A. jouant de la gratt chez moi, avec moi, et me souriant ; je me souviens du bouquet de bonbons-chamallows que mon ami S. m'avait offert pour mon anniversaire ; je me souviens de la liberté d'errer dans les rues de la capitale en m'émerveillant sur des quartiers inexplorés…

Quels «moyens » m’étais-je donné à cette époque pour être heureuse ? Je m'ouvrais à Paris et aux gens, à l'amour et à l’amitié.

Un vent glacial traverse la fissure lumineuse devant laquelle je me suis arrêtée. Une ombre passe. Et je me rappelle que tout n’était pas si beau en vérité. La panique quand je m’aperçois au milieu de ma course que j'ai laissé ma guitare dans la salle de cours ; J. qui me fixe au loin, détourne le regard, et prend une décision sur notre amitié ; l’échec de ma relation «je t’aime moi non plus » avec la langue chinoise ; l’état de confusion dans lequel A. me mettait, l’ascenseur émotionnel qu'il me faisait vivre, une alternance quotidienne entre espoir et désespoir ; le mec «creepy » qui m'avait suivi alors que je rentrais, avec mon cadeau comestible dans les mains, pour me proposer de le «soulager » ; le monde dans le métro parisien qui me compresse les oreilles de fausses notes et de contacts humains non voulus… tout me revient.

Je presse ma main pour contrer le froid de la paroi. Je replonge dans l’obscurité. Je reprends mon souffle et poursuis dans le noir à la recherche d'autres réponses dans mon passé.

« Peut-être qu’on pense ne pas le mériter. »

Ah ! Je tombe sur une bibliothèque mal rangée. J'ai un système de classement difficile à comprendre. J’effleure des pages d'essais étudiés en philo… Non ce n’est pas là. Je trie dans les histoires d’amour. « Ah ! ce doit être là ! Mériter, mériter, meritdeserve… Ah oui, j'ai du le lire en anglais ! » Finalement je trouve la citation qui lui fait écho.

«You don't get to choose if you get hurt in this world… but you do have some say in who hurts you. I like my choices. »

Je suis satisfaite. En plus, on retrouve la notion de «choix ». C’est parfait ! Je recule de mon étagère et perçois un pan de lumière. Je sens que j’arrive bientôt à la fin de mes réflexions.

« Tu savais que la plupart des gens ne s’apprécient pas eux-mêmes ? »

Je me concentre une dernière fois. Je me revois rétorquer à ma sœur, obsédée par son visage dans le miroir et complexée par ses petits défauts : «Moi, ça va, je me trouve plutôt pas mal ! ». Je repars plus loin, lorsque mon grand-père fait un compliment sur ma robe à la garçon manqué que j’étais et que je le rejette en pleurant. J’entends ma mère qui râle : «Je ne comprends pas. Tout le monde croit en toi. Tu peux tout faire dans la vie. Il n'y a que toi qui ne veux pas accepter cette chance. »

Je vois deux yeux bleus se former petit à petit devant moi. Un différent type d’étincelle qui illumine alors ma caverne de pensées. Je murmure :

« Hum … Donc pour toi, je me punis car je ne m’aime pas ? »

Je n’ai pas besoin d'entendre son acquiescement. Je reviens sur Terre-1, en 2018, ère post-post-A. Je ne fixe plus le mur de briques et plonge désormais dans son regard. Un regard fatigué. Fatigué par l'effort physique, fatigué par la vie, fatigué par l'ennui. Les humains se font chier et cherchent à tuer le temps comme ils peuvent. Et Bruno est bien plus humain qu'il ne le voudrait.

Sa maladresse légendaire me sort définitivement de mon refuge interne. Heureusement, il n'a pas touché mon smartphone ; ma vie, mon égérie. Il s'essuie le bras avec un pan de son T-shirt arborant fièrement ses origines bretonnes. Je lui tends une serviette qu'il refuse. Il préfère se débrouiller seul.

Je cherche à camoufler mon trouble en faisant preuve d'autodérision. Trop tard, il m'a déjà démasqué. Les gens sont d'ordinaire pressés et ne prennent pas le temps de m'observer. A croire que lui en a, du temps. Il faut dire qu'avec les autres, je n'ai que très rarement ce genre d’absences. Ou alors, je fais des mini black-out difficilement repérables, surtout quand les conversations ne m’intéressent pas. Comme quand l'Inflexible et la Nordiste parlaient des fesses de je-ne-sais-quel-acteur ou du torse du gars emo dans le dernier Star Wars et que je hochais la tête l'air de rien. En l’occurrence, avec lui c’est tout l'inverse. Nos sujets de conversation «stériles », comme il les qualifie, me passionnent. Ils me permettent d'en apprendre plus sur lui, sur moi-même ; de prendre une autre perspective sur le monde ; de comprendre l'Homme (avec un grand H) ; et de me mettre à la place de quelqu'un d’autre… Même s'il m’arrive très souvent d'endosser plusieurs rôles, déjà rien qu'en restant moi-même, mais cela reste toujours moi, une facette de moi du moins.

Oui, je suis malheureuse, et comment le sait-il ? Il m’énerve. Mon sourire n'a pas l'air d’opérer sur lui. Ni mes blagues. Ni ma voix forte. Ni mon assurance. Il sait. Il m'a reconnu dans la tribu des gens condamnés à rester tristes au fond d'eux.

-En parlant de souverain «malheureux », j’imite des guillemets avec mes doigts, connais-tu l’histoire du Bouddha avant qu'il ne devienne Bouddha ?

Je lui raconte que le jeune Prince quittait chaque jour les murs de sa demeure pour se confronter aux réalités de notre monde. Le premier jour, il découvre la misère ; le deuxième jour, la maladie ; le troisième jour, le deuil ; enfin le dernier jour, la mort. On lui apprend à accepter ses quatre visions comme des faits contre lesquels il n'a aucun pouvoir. On lui apprend aussi à se détacher des biens matériels et aussi à ne pas s'attacher aux gens. A trouver le bonheur dans le renoncement.

-Mes parents ont toujours voulu que j’affiche moins mes émotions, mais je n’ai jamais réussi à les contenir, je ne connais pas assez mes propres limites. C’est peut-être aussi pour cela que je ne comprends pas les sentiments des gens : l'amour, l’amitié. Comment pourrai-je m'aimer moi-même si je ne sais déjà pas ce que c’est d'aimer tout court ?

Bruno baisse l’écran de son ordinateur portable, signe que la discussion l’intéresse. Il garde ses yeux fixés dans les miens.

-Est-ce qu'on a forcément besoin d’expliquer l'amour ? Est-ce que ce n'est pas plutôt quelque chose qui se ressent ?

-Du coup, je devrais déjà le savoir si je me kiffe, non ? Que mon cœur bat à mille à l'heure quand j'entends ma propre voix ou que j'ai des papillons dans le ventre quand je croise mon propre reflet dans un miroir ?!

Un sourire se dessine sur ses lèvres et deux fossettes apparaissent sur ses joues. Il éclate de rire. Sa voix monte légèrement dans les aigus quand il rigole. Son teint de peau rosit légèrement sous l’émotion. Je l’accompagne dans son rire.

-Mon dieu… laisse-t-il échapper.

-Non sérieusement…

Je reprends mon calme.

- Peut-être que l'amour est bien trop irrationnel…

- Transcendant.

-… Ou transcendant, pour qu'on puisse trouver des explications. Et qu'il faudrait en effet se concentrer sur ses ressentis… Mais on peut au moins essayer de retranscrire ses sentiments, non ? Par la musique, par les mots…

-«Essayer »

-Oui, «essayer »… Il faut toujours essayer dans la vie. Même si on échoue. Le temps qu'on a est limité.

Ma voix se brise quand je prononce mes derniers mots. Le temps, ce temps qui court si vite… Il sait ma peur pour la Mort. J’attends toujours de savoir comment lui conçoit l’Éternité. Il voit mon malaise. Il sait que je n’aime pas être prise en pitié. Il change rapidement de sujet.

-Question : tu crois en l’âme sœur ?

J’ouvre la bouche, prête à enchaîner sur un autre débat… Quand une ombre s'immerge face à nous nous interrompant. Invasion. Violence. Danger.

-Vous aimez les bars à chats ?

-Vous aimez les bars à chats ?

La question résonnait dans mon esprit, rebondissant à de multiples reprises, alimentant une haine sans nom envers le gêneur. Je ne déteste pas particulièrement les gens, je n’aime juste pas les intrusions et encore moins qu’on me coupe en pleine discussion. Cela me rappelle une histoire, celle du bâton de parole. Mais pas le temps pour ça, il faut réagir à l’intrusion.

Il n’a pas l’air méchant, loin de là. La quarantaine, les cheveux grisonnants, il a l’air un peu perdu de la personne qui n’arrive pas à interagir socialement de manière correcte avec les autres. J’aimerais le plaindre mais son incursion dans notre débat, ou plutôt son détournement du débat m’a un peu chauffé les sangs. Je tourne la tête vers Luna, elle est totalement figée, elle ne sait pas comment réagir.

-Vous savez, il y a un bar à chats qui vient d’ouvrir près de chez moi ! J’ai vraiment envie d’aller y faire un tour pour essayer. Vous êtes déjà allé dans un bar à chat ?

Il parle sans se soucier de l’intérêt de son auditoire. J’ai envie de reprendre le contrôle de la conversation. Mon esprit se ferme, mon monde s’éloigne dans ces moments-là, je ne peux pas fuir, tricher, me projeter. Je suis ancré dans le présent, je parle.

-Il y en a deux non ? Y’en avait un près de Pompidou mais il a fermé non ?

Je ne lui laisse pas le temps de répondre, de toute façon je doute qu’il ait la réponse. Il faut que je trouve un moyen de me débarrasser de lui, sans le blesser. Dieu que j’aimerais être sans scrupules. J’aurais juste à lui mettre une pique bien placée sur son célibat et son amour des chats, voir peut-être sur sa vie et sa personne. Je ne suis pas comme ça, et je n’ai pas envie de l’être, et encore moins d’avoir un suicidé sur la conscience. La seule chose qu’il me reste à faire c’est détourner la conversation.

-De toute façon c’est pas très important. Je crois qu’on n’allait pas tarder. Il y a atelier ce soir non ? Faut aussi qu’on règle avant, Hum ? Luna ?

Je fais un signe de tête à Luna et obtient rapidement son assentiment.

-C’est quoi comme atelier ? demande-t-il presque trop candide.

-Un atelier d’écriture. Je réponds avant de terminer mon verre et de me lever comme pour générer un mouvement.

-J’aime bien écrire moi aussi, répond-il.

« Ben tiens comme c’est facile … » j’ai envie de répondre à voix haute, mais j’ai encore quelques ressources avant de devenir désagréable.

-Et tu écris quoi ? Dis-je en fouillant mon sac à la recherche de mon portefeuille.

-Des scénarios.

-Hé bien, ça tombe bien, c’est Luna qui organise les ateliers d’écriture. Je vous laisse discuter, je vais aller régler mes dettes.

Je file au comptoir sous le regard noir de Luna. C’est peut-être un peu lâche mais j’ai un peu de mal avec ce genre de personnes. On dirait qu’ils attendent le graal de vous, que vous les guidiez sur les saints pas de la gloire et du monde comme si vous aviez les réponses. Et par-dessus tout, leur attitude de soumis à la vie en est agaçante. Ils sont fatalistes. C’est le destin ! comme dirait l’autre. Comme si on pouvait pas le bousculer le destin.

Je me retourne alors qu’on me tend ma carte. Luna a fui vers les toilettes et l’homme aux chats attend notre retour à la table. Je soupire intérieurement et me prépare au round deux. Je reviens donc et commence à ranger mes affaires sous le regard insistant de l’envahisseur.

-Et vous participez aussi à l’atelier ? demande-t-il

-Yep.

-Ça commence dans trente minutes

-Je sais. J’ai quelques petites choses à faire avant.

Je jette un œil au comptoir, Luna est partie payer. Elle revient vers nous puis nous fuyons vers la sortie et l’homme ne nous lâche qu’après un au-revoir. Une fois dehors, dans le froid je la regarde et nous pouffons de rire.

-Non sérieusement, t’as vu ça ? dis-je

-Non mais c’est trop chelou ! Mais weirdness magnet …

-Totalement …

Nous progressons dans les rues en reprenant notre discussion, mais le sujet a radicalement changé. Les âmes sœurs ont été oubliées.

-Je t’ai déjà parlé du bâton de parole ? demandais-je

-Non, je ne crois pas …

-Quand j’étais petit, je bégayais. Genre, j’étais incapable de formuler une phrase correctement. Ma mère avait discuté avec le pédiatre de l’époque et ils en avaient déduit que j’étais juste pas dans un environnement où je pouvais m’exprimer librement. Bon, c’était ma sœur qui parlait beaucoup à la maison au point de me couper la parole en permanence. Ma mère l’avait remarqué alors elle a eu une idée géniale : le bâton de parole. C’était un genre de bâton magique tu vois.

J’agite ma main comme si j’avais un totem de jungle speed en main.

-Et quand tu avais le bâton, tout le monde t’écoutait et devait se taire jusqu’à ce que tu ai fini de parler et que quelqu’un d’autre l’ai reçu. C’était juste … mouah ! Parfait. Après ça, j’ai plus jamais bégayé.

Elle ne répond pas, peut-être qu’elle attend une suite.

-Et tu sais quoi ?

-Non … ?

-J’aurais aimé avoir un bâton de parole qui empêche les gens de s’incruster dans les conversations à coups de bar à chats.

Nous rions. L’altercation avec Jean-Roger des chats m’a épuisé. Les interactions avec les humains c’est bien, mais qu’est-ce que ça fatigue …

-Tu sais qu’il va venir à l’atelier de ce soir ?

-Sérieux ?

Cela fait moins d’un an que j’anime ces rencontres entre apprentis écrivains. Je peux découper l’atelier en trois parties que je préfère.

La première arrive tout le long de la soirée. Ce sont les moments de partage. Ce sont les moments où je vois que les participants apprennent les uns des autres, en se respectant mutuellement. Ils échangent leurs tuyaux, leurs obstacles, leurs lectures. Et je m’efface derrière leurs discussions de passionnés. Je les écoute acquiescer ou au contraire se répondre en désaccord ; je les surprends à se sourire, voire à se tirer la langue en plein cours ; je les regarde rire face à une anecdote dans laquelle ils semblent se reconnaître.

« C’est juste que… je ne sais pas si je dois commencer par parler de mon univers ou bien raconter mon intrigue… »

« Stephen King disait… »

« Mais si tu laisses trop de place au hasard… comment gardes-tu le contrôle sur l’histoire ? »

J’interviens de temps à autre pour modérer le débat, accordant le « bâton de parole » à tour de rôle. Je glisse de temps à autre quelques références qui sauront leur être utiles. Je ne cherche jamais à imposer mes conseils. Je ne donne jamais de conseils. Qui suis-je pour le faire ? Moi-même j’apprends tous les jours sur l’art de l’écriture. L’art dans le sens artisanal. L’art dans le sens populaire et accessible. Comme n’importe quel art, l’écriture pour moi se pratique de manière régulière par tous, plus ou moins inconsciemment. Et chacun se trimballe sa propre boîte à outils pour se mettre à l’action. On peut se prêter nos ustensiles de temps à autre pour s’aider à avancer. Avancer, toujours avancer.

La deuxième partie est plus calme, plus sacrée. C’est le moment où l’on n’entend plus que le bruit des touches du clavier ou bien le griffonnement sur une page d’un cahier – selon les préférences d’écriture de chacun. Les personnalités se révèlent et surtout le stade où elles se situent dans leurs projets d’écriture. Les moins inspirés se retrouvent autour du comptoir pour grignoter des chips plutôt que des mots et trinquent à l’angoisse de la page blanche - qui se vit bien mieux à plusieurs. Les explorateurs vont rester derrière leur écran d’ordinateur, à naviguer de site en site pour débloquer leur imagination, ou à contempler les murs jaunes autour d’eux. Les procrastinateurs vont récupérer les armes qu’ils auront ramassées en cours de soirée pour les accompagner dans leur quête du roman idéal et s’y préparer… pour plus tard. Les sprinteurs vont lâcher toutes leurs idées sur le papier et se déchaîner sans outre mesure pour vider leur énergie créative. Et enfin, les rêveurs vont écrire en prenant leur temps, savourant chaque seconde avec leur Muse jusqu’au bout de la nuit.

Enfin, la troisième est plus intime, plus secrète. Aux alentours des sons de cloche, juste avant que notre héroïne ramasse ses pantoufles de vaire et retourne faire face à la réalité. Un temps pour faire le point et relancer une conversation.

-Pourquoi tu écris ?

Je soupire, une crêpe au chocolat dans les mains. Bruno dévore la sienne à mes côtés et m’interroge la bouche pleine.

-C’est moi la coach je te rappelle. C’est moi qui pose les questions normalement.

-Pas si c’est moi qui la pose en premier.

-Pff…

Je prends le temps de réfléchir. Tiens, raison numéro 1.

-Déjà… Je suis plus à l’aise pour m’exprimer à l’écrit qu’à l’oral. Je trouve ça plus facile de trouver mes mots, posée.

Il ne dit rien. Il sait que je suis en train de développer. Raison numéro 2 :

-J’aime raconter des histoires, et surtout réécrire des histoires qui me sont arrivées. Je n’aime pas comment certaines se sont terminées, alors je veux leur redonner vie.

Il se met de la sauce sur le menton. Je me retiens de lui faire remarquer, tandis que nous continuons de descendre la rue jusqu’au métro. Raison numéro 3 :

-Je te cite : c’est une manière de « poser ma rage sur le papier ». Ou sur l’écran, peu importe.

Nous descendons tous les deux les marches et nous engouffrons dans les souterrains parisiens. Je lui donne un mouchoir alors qu’il s’essuie le bout de son nez avec son index.

-Et enfin, j’aime écrire. T’en as aussi sur le visage. Bref. Et toi ?

Je ne peux pas m’empêcher de me montrer maternelle. C’est plus fort que moi. Je dois toujours m’occuper de quelqu’un d’autre que moi. Il paraît que c’est ma ligne morale. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Je suis quelqu’un de profondément égoïste. Ma quête du bonheur passera toujours avant. Et apparemment, je ne peux l’atteindre sans rendre mes proches malheureux à leur tour. Je dirais plutôt que je suis une éponge. J’accumule les problèmes des autres, j’essaye de les résoudre pour eux, je les garde en moi, et quand on finit par me presser, on ne trouve plus rien. Je ne suis pas intéressante. Ma mission dans la vie est de rendre les autres intéressants. Mes personnages, mes participants, mes clients. Mais pas moi.

Je sors une sucette de ma poche de mon manteau et la tends à mon interlocuteur pendant qu’il s’essuie. J’insiste du regard. A son tour. Je lui prête mon bâton de parole. Peut-être qu’il reviendra sur une question que je lui avais posée antérieurement, avant que l’on se fasse interrompre.

Je prends la sucette, ignorant parfaitement le sous-texte qui l’accompagne avant de la ranger dans ma poche.

-Et moi ? répétais-je

-Oui et toi ? renchérit-elle

-Oh, d’ailleurs il faut que je te présente quelqu’un, elle aurait bien aimé venir à un atelier, découvrir mais elle n’a pas eu le temps.

Luna fronce légèrement les sourcils. Elle sait que je n’esquive pas sa question. La vérité c’est que j’y réfléchis, je n’aime pas toujours donner une réponse à la volée, j’ai besoin d’un peu de temps pour mettre en ordre mes idées. Du coup, je passe au sujet suivant le temps que la petite étincelle de pensée qui nait de la question grandisse en amassant l’énergie au fil du chemin de mes neurones.

-Elle devrait pas trop tarder, elle est pas très loin. Dis-je en jetant un œil à mon téléphone

Parfois, j’ai l’impression de forcer ma présence aux gens. Cela me gêne quand j’ai la sensation que je vais trop loin, et ce même lorsque l’on m’assure du contraire. J’ai été de l’autre côté de la barrière et je sais ce que c’est de ne pas savoir dire non, de ne pas savoir faire un choix, de se retrouver là où on ne veut pas être avec des gens qui ne nous apprécient pas.

Trop souvent on nous a pris par le bras et on s’est retrouvé dans une situation qui nous a blessé. Et comme tout ce qui fait mal, on s’en rappelle. J’essaye alors de renverser cette dynamique. Je tends la main aux gens méfiants, je recrée un monde de confiance où l’inconnu ne veut pas forcément du mal. C’est mon utopie.

Au fur et à mesure de mes rencontres, j’ai constaté quelque chose. C’est que cette confiance ne peut naître qu’à deux. A plus, les gens se réservent, évitent les réponses franches, font de l’humour. Je préfère prendre les gens un a un rien que pour cette honnêteté. Le véritable échange. Le donnant-donnant où les gens se livrent sans complexe.

Il reste néanmoins la gêne. Celle venir chercher les gens comme ça, de pénétrer leur zone de confort. Pourtant, je sais que cela permet de belles rencontres, de découvrir des gens extraordinaires. Plus égoïstement et à titre personnel, cela me permet de découvrir leurs histoires, de les graver dans ma mémoire.

-J’écris pour ne pas oublier. Je pense que j’ai peur que tout disparaisse, j’oublie déjà tellement de choses. Tu sais, j’ai tendance à me dire qu’à chaque seconde qui passe, des gens meurent et avec eux, tout un tas de choses. Des connaissances, où ils étaient les seuls à y avoir accès et que tout ça, c’est perdu. Et ça, ça me rend triste. Tu vois ?

Elle ne répond pas tout de suite. Je sais qu’elle est d’accord, je le vois dans ses yeux. Ce discours fait écho à tous ceux qui ont perdu un proche, et elle ne fait pas exception. Sa bouche s’ouvre mais je l’interromps, je m’en veux d’être plus rapide et de couper les gens comme ça. Quand ça m’arrive j’oublie ce que je voulais dire, et je déteste ça.

-Elle est là. Dis-je simplement

Je l’ai rencontré il y a à peine 2 ans mais je l’apprécie déjà beaucoup. C’est quelqu’un qui me tempère, me rend calme, j’aime ça. Quand je la vois descendre l’allée je me demande si elle ne porte pas la même veste en cuir sombre style motard toute l’année. Ou alors sa garde-robe ressemble peut-être à celle de Brice de Nice. Ses yeux noisette sont perdus dans le vide comme d’habitude. Sur sa petite tête ronde, ils complètent parfaitement son portrait, s’additionnant à ses courts cheveux poivre et sel ainsi qu’à la finesse de ses traits. Sans oublier son petit nez. On s’en doutera mais je la trouve plutôt mignonne.

Elle s’approche de nous et me salue de la main sans un mot.

-Luna, Nyx. Nyx, Luna, celle qui organise les ateliers d’écriture et tout. Dis-je en lui tendant le bâton de parole récemment acquis.

La bouche de Nyx forme un petit rond et elle lâche un « Ah » dépourvu d’émotions, presque digne de Denis Brogniart. Il faut savoir une chose, c’est que si Macron veut faire des économies sur les retraites, les hôpitaux ou encore les trains, Nyx, elle, en fait sur les mots.

Ses yeux descendirent lentement sur la sucette. Une petite lueur brilla en eux alors qu’elle récupérait le précieux sésame pour le mettre à son tour dans la poche de sa veste.

Des histoires oubliées que nos proches ont emportées avec eux, faisant disparaître une partie de leur mémoire à laquelle je n'aurai plus jamais accès.

Je me mordais les lèvres et regardai sur le coté, tentant de dissimuler le trouble qui venait me brûler les yeux, quand je vis le «bâton de parole » se transmettre à une nouvelle venue. Nyx était comme apparue de nulle part. Bruno aka Norbu m'en avait parlé à plusieurs occasions. Il lui arrive souvent de me conter des anecdotes impliquant des amis, des connaissances, des personnages… à qui il donnait vie par ses mots. C’était comme si je les connaissais déjà avant même de les avoir rencontrés. Je m'avance vers elle presque dans un bond.

-Ah ! C’est toi qui sniffes des verres ?!

La jeune fille lève le nez et recule d'un pas. Je croise le regard de Norbu qui secoue de la tête, un petit sourire au coin de ses lèvres.

-Le retour de l'Inquisitrice, commente-t-il.

C’est vrai que je peux me montrer un chouïa agressive quand je veux… Je mets la distance minimale par respect pour sa bulle – au moins un bras d’écart entre elle et moi - et je mets mes mains dans les poches. J’essaye de contenir mon enthousiasme.

-Désolée. Tu nous attendais ?

Nyx hausse des épaules. Pas très loquace. Ce n’est pas plus mal. Les gens ont tendance à déverser un flot de paroles inutiles au lieu de les choisir avec attention. Pour ma part, je ne sais pas m'exprimer à l'oral. Mes pensées s'emmêlent dans ma tête et le temps que mon cerveau les achemine jusqu’à mon interlocuteur, ma langue fourche et c’est le dérapage complet. Ça donne souvent lieu à des incompréhensions. Des amitiés perdues.

Et puis, son corps parlait pour elle, même si ce type de langage peut aussi être équivoque, ouvert à une libre interprétation. Oui, elle avait patienté dans le coin, suivant les instructions de Bruno. Non, elle se trouvait sur le quai du train pour rentrer, et notre rencontre n’était que le fruit d'un heureux hasard. Ou alors, une suite logique prévue par l'Univers qui s'amuse à écrire mon histoire. Au final, peu importe : elle était là. Et j'avais hâte d'en savoir plus sur ses aventures.

A suivre

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