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Sorcière

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Je me précipite dans la cuisine et fourre mon nez dans ses jupes. Son odeur, un mélange de parfum bon marché et de lessive à la lavande, cette odeur si rassurante, je la connais par cœur,  je la reconnaitrai entre mille, c’est elle, Théodora, elle remonte mes narines et apaise mon sanglot. Elle ne prête pas plus d’attention à moi qu’à un chien qui viendrait se frotter à son mollet pour réclamer sa pitance. Je pleure à grosses larmes dans les jupes de Théodora, et elle, impassible, continue de laver la vaisselle sans un mot, en jetant, par moment, un œil par la fenêtre. Je reprends mon sanglot sonore. J’ai besoin de ses bras, de sa poitrine, qu’elle me prenne sur ses genoux et me console, en essuyant les larmes sur mes joues, de ses mains usées par le travail. Le travail. D’abord le travail, ensuite l’enfant. Théodora. Je dois me contenter de son odeur, pour le moment. Je m’en remplis les poumons et tient ma respiration. La tête me tourne. Je m’accroche aux plis de sa jupe pour ne pas perdre l’équilibre, mais je sens que déjà mes jambes ne me portent plus. Mes oreilles s’emplissent d’un épais bourdonnement. Mais je tiens bon. 

Mais Théodora triche : elle se retourne brusquement, sa jupe tourbillonne et j’en perds l’équilibre. L’impact de mes fesses sur le sol me fait perdre le souffle que je retenais avec tant de concentration il y a quelques instants. Théodora rigole. Au moins, mon badinage avec la mort aura eu cet effet-là. Je rigole aussi et accepte qu’elle me pousse vers la porte pour « aller jouer avec les autres dans la cours » comme elle me l’ordonne. La vérité c’est que c’est justement à cause des autres dans la cours que j’étais venue la voir en sanglot, pour qu’elle me console. Parce que les autres, eux, ont une maman mais pas moi. Moi j’ai une Théodora.

Je l’ai dit à Théodora que les autres m’embêtent parce que je n’ai pas de maman. Elle m’a simplement répondu que les autres étaient idiots, surtout le petit Baptiste parce que vu la mère qu’il a lui, il ne devrait pas s’en vanter. Et puis je lui ai demandé pourquoi je n’avais pas de maman. Elle m’a répondu, que c’est comme ça, que ‘y avait des enfants qui avaient pas de maman, pas de chance. Mais que, moi au moins, je n’avais pas fini à l’orphelinat et que je devrais remercier le bon dieu rien que pour ça parce que, croyez-la, l’orphelinat c’est pas drôle. Elle m’avait pris dans les bras quand elle m’avait dit ça, et j’avais senti qu’elle était triste et en même temps qu’elle m’aimait beaucoup, peut-être encore plus qu’une vraie maman. Je lui avais demandé pourquoi elle, elle ne pouvait pas être ma maman.

Elle ne m’avait pas répondu. Elle m’avait simplement regardé de son tendre regard, serré un peu plus fort contre elle, puis, comme elle a l’habitude de la faire quand elle veut couper court à mes questions sans fin, elle m’avait fait descendre de ses genoux et renvoyé jouer dehors.

Je n’étais pas un garçon spécialement malheureux. J’avais Théodora pour moi. Mais je me sentais différent parce que tous les autres enfants me disaient que je n’étais pas comme eux. Que je n’avais pas de vraie maman et de vrai papa. Mais Théodora alors ? C’est peut-être pas ma vraie maman, mais pour moi, c’était tout cela à la fois et bien plus encore. Les enfants se moquaient de moi, vous savez pourquoi ? Parce que Théodora n’était pas comme leur maman. Et leurs mamans, à la maison, elles ne disaient pas que des bonnes choses sur Théodora. Et ils répétaient bêtement. Et moi, ça me faisait encore plus de mal quand j’entendais dire du mal de Théodora. Théodora est la grande personne la plus douce et la plus tendre du monde. Elle comprend toutes mes histoires, elle m’aide à faire mes devoirs, elle fait une cuisine délicieuse, et elle écoute toujours mes questions qui reviennent sans cesse sans jamais se fâcher. Et elle me console quand je suis triste. Théodora travaille dur, toute la journée, elle gagne une misère, comme elle dit, et pourtant, il ne me semble être privé de rien. Mais les autres disent : « c’est une sorcière ».

Mais moi, je ne l’avais jamais vu s’envoler dans le ciel sur un balai. Un balai, elle en avait bien un, avec un long manche en bois et des poils rouges décolorés au bout. Mais à part ramasser la poussière, je n’avais jamais vu le balai servir à autre chose. Ah si. Déloger une araignée installée dans un coin du plafond. Mais c’est tout. Je ne lui dis jamais à Théodora qu’on dit d’elle qu’elle est une sorcière. Ça lui ferait trop de peine. Et puis secrètement, je crois que j’adorerais m’envoler avec elle sur son balai.

A suivre

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